Vassilis Chapitre 34


Publié le Mercredi 12 Juillet 2017

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Tout était redevenu calme. Il ne dormait pas pourtant. Je voyais la lumière de sous la porte, et l’entendais remuer.

— Alex ?

Je regrettais aussitôt de me mêler de cela. Il n’était peut-être pas état de me voir.

— Ça va, ça va. Désolé de vous avoir… infligé ça !

En deux pas sonores, il fut derrière la porte et l’ouvrit. j’aurais pu me retrouver collée à son torse si je ne m’étais pas redressée à temps.

— C’est pas mon genre de… de ramener quelqu’un comme ça. Sans prévenir en plus. Cela ne se reproduira plus. Tommy n’a pas été réveillé ?

— Heu non, fis-je incertaine.

— Tant mieux.

Finalement, j’étais retournée me coucher dès qu’il fut calmé. Incapable de lui balancer la vérité comme ça, surtout après avoir perçu tant de déception sur son visage. Je devais en rester là, cela vaudrait mieux. Ne plus me mêler de cet aspect de sa vie. Me faire violence pour ne plus succomber à l’envie de le rejoindre la nuit. Il pourrait dès lors entamer une liaison saine avec quelqu’un d’autre si cela se présentait encore… quelqu’un qu’il aurait choisi et non qui se serait imposée dans sa vie. Mais pas en espérant encore retrouver son amante nocturne.

Le lendemain, il ne vint pas aux répétitions, j’avais l’impression qu’il avait honte. J’aidais donc à remplacer la sciure sur la piste à la place l’après-midi. Ratissant sans motivation. Puis j’aidai Daisy à nourrir les poneys.

— Le costume de Tommy est prêt, m’annonça-t-elle. Et Charly a déjà songé à son entrée lors de la parade. Quelque chose de simple. On pourra le présenter à Alex demain si tu veux. Là il n’a pas l’air dans son assiette. Et toi non plus… c’est à cause de la blondasse qui l’a collé toute la soirée d’hier ?

— Il l’a ramené à la caravane, mais ils se sont engueulés.

— Ah bon ! Cela fait des semaines qu’elle lui tourne autour, elle fait des kilomètres rien que pour le voir, et qu’il l’évite. Elle est folle.

— Folle de lui, fis-je dans un soupire.

— Non, le genre de folle qui a causé la ruine du cirque Samweli. Elle craque devant le talent, le charme, fait fi de tout le travail derrière, les contraintes, la vie de famille et… a-t-elle au moins fait attention qu’il avait un fils ? Je parie que non.

— Je ne crois pas.

— Qu’est-ce que je disais ! Olivia, si tu la vois encore lui tourner autour, au nom de tous, vire-la à grands coups de pied dans les fesses !

Elle me fit sourire, mais sans joie. L’épisode de papa Samweli, abandonnant femme, enfants et cirque pour ce genre de femme devait lui rester sur l’estomac.

Je pensais que Monica ne reviendrait pas vu l’affront d’hier. Pourtant, elle assista aux séances des deux jours suivants. Et n’eut pas l’attention qu’elle espérait puisque qu’Alex l’évita comme la peste. Pas besoin d’user de mes pieds. Au final, on ne la revit plus. Pour elle aussi, il valait mieux passer à autre chose.

Nous avions habillé Tommy. Adorable avec son costume noir, sa cape l’amusait beaucoup. Un moment, il oublia son rôle de magicien pour celui d‘avion de course. Seules les chaussures posaient problème. Neuves, elles lui faisaient trop mal aux pieds pour qu’il puisse les supporter. Dans l’urgence, nous avions donc maquillé une autre paire avec du feutre noir. Il était fin prêt et nous, nerveux qu’Alex refuse malgré tout qu’il participe à la parade.

Charly passa la matinée à le faire saluer, se déplacer et enfin, libérer ses bulles au moment adéquat. Daisy le maquilla légèrement, faisant ressortir ses jolis yeux et lui faire apparaitre une fausse barbe au menton. Comme papa ! Chris se chargea d’éloigner Alex et le faire revenir lorsque nous serions prêts. Celui-ci ne semblait pas comprendre, il avait été installé au-devant de la scène et soupirait déjà devant tous ces mystères.

La musique se mit en marche. Les rideaux s’ouvrirent et Charly poussa légèrement l’enfant afin qu’il s‘avance. Le chapiteau était vide, pourtant il semblait intimidé. Seul face au plus angoissant des publics, son père, il demeura figé. L’on stoppa la musique.

Alex s’assit sur le rebord de la piste et se pencha, coudes sur les genoux. L’air sérieux.

— Tommy, vas-y ! Comme papa ! soufflais-je.

Le petit se tourna vers les loges puis revint en courant. Était-ce un échec ? Je m’accroupis à sa hauteur.

— Il ne faut pas avoir peur. Ton papa va juste regarder et te dire ce qu’il en pense. Si tu fais tout ce qu’on t’a dit, ça ira. Tu veux réessayer ? On relance la musique ?

— Oui !

Théo remit donc le son depuis le début.

— Vas-y bonhomme.

Tommy retourna à sa place, il avait oublié de saluer, il fit quelques pas puis revint et reprit du début, se tournant régulièrement vers nous. Depuis les loges, nous étions tous à l’encourager par des mimes.

Alex se décida à sortir de son silence.

— Tom… montre-moi…

Enfin il se décida, salua une première fois, maladroitement. Se reprit et recommença. C’était déjà mieux. Puis il avança, oubliant de compter ses pas en silence, fit un tour sur lui-même, levant les bras puis enfin fit son show. Il sortit son tube de liquide à bulle de derrière son dos. Nous l’avons accroché avec une bande velcro et de la colle. En vrai petit magicien, il s’écria « et voilà ! »  Tout ce temps, Alex n’avait pas lâché le moindre mot supplémentaire. Son visage n’avait pas changé non plus, nous étions tous à retenir notre respiration ou presque.

Les bulles parsemèrent la piste et enfin Tom salua son papa.

Une seconde pesante s’écoula.

Alex frappa dans ses mains.

Nous pouvions de nouveau respirer.

— C’est pas mal. Vraiment c’est pas mal. Mais…

Ou pas.

— Je pense qu’il faudrait plus de bulles. Nous trouverons un appareil et l’installerons… ici ! signala-t-il en se levant. Tommy, c’est toi, en libérant tes bulles qui donnera le coup d’envoi. Il faudrait peut-être voir avec un ventilateur ou je ne sais quoi, qu’elles s’élèvent bien en hauteur.

— Avec une machine, on pourrait ! Elle dispose d’un ventilateur interne pour la soufflerie déjà et il en existe même avec télécommande ! assura Max.

— Alors on peut l’inclure au spectacle. Qu’en dis-tu Tom ?

Forcément, le gamin fit oui de la tête.

— Et vous pourriez le faire répéter ? demandais-je innocemment.

— Hé bien je…

— C’est à son père qu’il voudrait ressembler, m’avançais-je, mains dans le dos. Et puisque je suis votre assistante, je vous assisterai.

— J’ai déjà pas mal à faire et… bon très bien.

Il esquissa un léger sourire, vaincu par tous ces visages qui n’attendaient qu’une chose, qu’il se décide enfin. Ma mission numéro deux prenait un tournant favorable, adoucissant mes remords d’avoir mal fait les choses avec la première et j’étais ravie.