Vassilis Chapitre 32


Publié le Lundi 10 Juillet 2017

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En début d’après-midi, John délaissa ses cours et vint en catastrophe. Suite à l’incident de cette nuit, il était même question d’annuler la représentation du soir.

— On le lâchera pas l’affaire, tu entends ? Cette fois, nous irons au tribunal. La plainte ne sera pas sans suite. J’y crois pas ! Il parvient toujours à se faire libérer ! Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce qu’il tue quelqu’un ! Et comment t’a-t-il retrouvé bon sang !

— Je crois que c’est à cause d’un reportage, la télé est venue filmer le cirque.

— Et comme par hasard il est tombé dessus ! Olivia, j’en ai encore pour deux semaines puis je rentre à Paris. Viens avec moi. Nous ferons les démarches nécessaires ensemble, pour que cela ne se reproduise pas.

— Mais je ne vais pas quitter le cirque !

Il soupira et m’offrit ce regard de chien battu que je connaissais trop bien lorsqu’il capitulait.

— Alors je m’en chargerai lorsque je rentrerai. J’imagine que vous allez vous balader dans tout le pays. Cela risque d‘être chaud pour le procès, mais on y arrivera.

Sur ces promesses, la semaine s’acheva. L’un des agents de police présents lors de la nuit de l’incident revint sur place peu avant notre départ. Il demanda d’abord à parler à Alex, je craignais qu’il ne l’emmène suite à une plainte de mon père. Lorsqu’ils s’approchèrent, leurs visages graves me firent redouter le pire.

— Désolé, je pensais que monsieur Vassilis était votre compagnon et… je viens pour vous mettre au courant d’un fait ayant eu lieu cette nuit.

— Il s‘est évadé !

— Quoi ? Non ! J’ai téléphoné un peu partout pour enfin tirer cette histoire au clair. Apparemment votre père jouissait d’un passe-droit, venant d’en haut. Il travaillerait pour la D.G.S.I. que ça ne m’étonnerait pas, mais ça c’est juste mon impression. Vous pensez bien qu’on ne va pas me confier ce genre de chose. Il était dans l’armée avant non ?

— Oui.

— Ca doit venir de relations qu’il aura eues à ce moment-là. De plus il faisait régulièrement appel à un détective privé, ça doit être de cette manière qu’il vous a retrouvé mademoiselle.

Alors quelle était cette nouvelle ? Qu’il allait de nouveau bénéficier d’une libération pour service rendu ? Que je devrais quitter le cirque, le pays tant qu’à faire !

— Ce ne sera pas facile a entendre, mais… votre père est mort cette nuit, peu avant une heure du matin.

— Co… comment ? balbutiais-je.

Il était en cellule avec un gars ramassé hier très tard. Il lui aurait cherché des ennuis, cela à dégénéré et ils se sont battus. Ce fut rapide. Je suis désolé.

Et moi prête à m’évanouir. Tout me revint en mémoire tel un tourbillon. Notre enfance, la période où il ne devint qu’une ombre, ses accès de violence, nos déménagements à la hâte, laissant une partie de nos vies derrière nous. C’était fini ? Vraiment ?

Quelque chose amortit une chute possible. J’étais prête à m’écrouler. De soulagement, de chagrin aussi. C’était impensable, après tout ce qu’il nous avait fait endurer. Moi même je ne comprenais pas qu’un sentiment si puissant m’étreigne à ce point. L’agent reparti me laissant un creux dans l’estomac, l’impression d’halluciner, de me réveiller d’un cauchemar me faisait presque aussi mal que d’y sombrer.

— Ca va allez Olivia.

C’était Alex. Il m’avait calé contre son épaule. Je m’y serrai, me laissant aller aux larmes pour de bon cette fois. En dépit de tout, ce fut le soulagement qui l’emporta. Cette fois, ces trois mots ne seraient pas dits en vain.

Lorsque nous quittâmes Sens, j’avais eu l’impression de laisser une partie de ma vie derrière moi. Mon frère bien entendu. Mais également ces soirs d’angoisse. Plus jamais je n’aurais à craindre le retour de mon père. Pourtant, malgré tout, je me sentais comme vide. J’avais perdu un proche, de loin le pire, mais c’était tout de même mon père.

Dijon. Plusieurs grands cirques s’arrêtaient ici au cours de l’année. Autant dire qu’il valait mieux être à la hauteur bien que le cirque Vassilis fut plutôt modeste. Je calculai rapidement la distance entre Guise et ici. Était-ce plausible que la belle-de-nuit fasse autant de kilomètres ? J’en mourais d’envie. Cela représentait un voyage de plus de huit heures aller-retour. C’était beaucoup !

Je déprimais. Aurais-je dû m’arrêter là ? Nos nuits me manquaient, son corps, ses mains me manquaient. Je le savais pourtant, cela ne pouvait durer. Et je l’observais l’âme en peine, perché sur l’une des échelles afin de terminer d’habiller le chapiteau avec les autres. Et lui ? Que pensait-il de tout cela ? Je craignais une rechute. Heureusement, cela n’arriva pas. L’ancien Alex était bel et bien revenu, adieu les prises de bec, les moments pénibles. Il était toujours aussi survolté à courir et s’occuper de tout, mais ses relations avec la troupe étaient au beau fixe.

L’heure de la représentation arriva, je menai Tommy auprès de sa grand-mère, elle était à la fenêtre de sa caravane, à vendre les entrées. Une femme blonde dans la file d’attente attira mon attention, je connaissais ce visage et cette façon de gesticuler. Monica ? Elle était bien loin de chez elle pourtant.

— Hey ! Salut ! me héla-t-elle aussitôt qu’elle m’aperçut.

— Bonsoir. Je suis étonnée de te voir ici, tu as du faire plus de cinq cents kilomètres non ?

— Oh m’en parle pas ! J’ai dû trouver un petit studio à louer pour la semaine dans les environs. Mais je suis là !

— Tu viens spécialement pour le spectacle ?

— Oui ! Ne m’en veux pas, mais le Grand Vassilis… j’en rêve toutes les nuits. Désolée, je sais que vous êtes ensemble, mais je me suis dit que ça n’empêchait pas de venir juste le voir.

— Oh, mais non ! On n’est pas ensemble !

— Mais l’autre jour…

— Je venais d’arriver dans la troupe, j’étais ennuyée avec le lit pliant de ma caravane, j’avais juste besoin d’un coup de main.

— Alors il est célibataire ! s’écria-t-elle sautillant sur place.

Je regrettais amèrement de ne pas lui avoir menti subitement.

— Il… il est assez discret sur sa vie privée, je n’en sais trop rien en fait, me rattrapais-je.

Elle disparut à l’intérieur et je la revis plus tard à sa place VIP habituelle. De la savoir fixant Alex de ses yeux transis d’amour me mettait mal à l’aise.

— Olivia ?

En plein numéro de la table en lévitation, Alex m’arracha à mes songes.

— Oui ?

J’étais distraite, nous prenions du retard à cause de mon étourderie. Il me prit dans ses bras comme il lui arrivait de le faire et me déposa.

— Allongez-vous… mais qu’est-ce que vous avez ce soir ? chuchota-t-il.

Je tâchai de me concentrer pour la suite et éviter les bourdes. Dès que nous fûmes dans les loges,  Alex tint à savoir ce qui me troublait.

— Rien de grave. En fait, j’ai revu Monica tout à l’heure. Vous savez, votre groupie blonde. Elle a fait tout ce trajet rien que pour vous. A croire qu’elle vous suit partout, c’est fou. Alex ?

Soudain, je n’existais plus. Il se glissa derrière le rideau, la cherchant des yeux, l’air absorbé. Les numéros s’enchaînèrent jusqu’à la parade finale. Il ne quitta pas son poste d’observation avant de disparaître tel le magicien qu'il était. Je rentrai avec l’enfant, lui préparait à manger et patientai qu’il revienne. Cela allait être froid et je devais coucher Tom. Il ne réapparut qu’après coup. Je soufflai en entendant ses pas sur le marche-pied de la caravane. Durant un moment, j’avais cru qu’il était parti avec Monica, tombé dans ses filets. Je servis son assiette, la plongeant dans le micro-onde lorsqu’il ouvrit la porte.

Il n’était pas seul.

Il était même souriant, joyeux. Bien plus que ce que je ne l’avais vu jusqu’à présent.

J’aurais dû m’en réjouir, je n’y parvins pas.

Monica était avec lui.