Vassilis Chapitre 29


Publié le Vendredi 07 Juillet 2017

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Nous avions quitté Guise ce matin pour la ville de Sens. Si je comptais bien, il s‘agissait de ma cinquième étape en compagnie du cirque Vassilis. Et surtout, surtout, je me rapprochais de John. Je l’avais averti de notre arrivée, il pourrait se libérer dimanche. J’étais si heureuse de le revoir.

Je rêvassais durant le trajet, et il me suffisait de tourner la tête pour contempler l’objet de mes désirs qui ne se doutait toujours de rien. Je ne pouvais m’empêcher de suivre du regard, la ligne de son profil. Ses traits étaient assez délicats, excepté son menton plus carré.

Et ses mains… oh ses mains, maintenant fermement le volant, comme il me maintenait les hanches lorsque nous faisions l’amour. Nos rapports évoluaient un peu plus chaque nuit. Tout d’abord fougueux, cherchant à atteindre l’orgasme et se laisser emporter ensuite par la fatigue, il devenait plus entreprenant. Il arrivait que ses doigts effleurent, palpent ma poitrine, jouent avec elle, amplifient mon propre plaisir. Et j’étais à chaque fois un peu plus curieuse et impatiente de découvrir ce qui m’attendait.

Lui, par contre, semblait soucieux.

Car nouvelle étape signifiait gros problème. La belle-de-nuit le rejoindra-t-elle ? C’était peut-être à cela qu’il songeait. Je n’avais pu lui parler comme je l‘aurais souhaité ni le rassurer. Il m’avait demandé si je reviendrais… je lui avais  répondu que j’essaierais.

Au moins, il n’insistait plus pour découvrir mon identité, ayant compris que cela risquerait de mettre fin à nos nuits. Si j’étais accroc à sa peau, il devait l’être tout autant à nos rendez-vous pour l’avoir accepté une telle chose. Le résultat était là, sous mes yeux. Balancé entre la satisfaction physique et les interrogations sans fin. J’étais dans le même état. Ce n’était pas la relation idéale, celle dont je rêvais, mais je m’en contentais.

Ce sentiment qui m’habitait désormais bien plus concrètement maintenant m’aidait à tenir le coup. Car oui, j’étais amoureuse d’Alex Vassilis, cela ne faisait plus aucun doute.

Enfin dimanche arriva. John n’ayant pas cours, il était prévu qu’il vienne me voir. Il possédait une voiture très potable depuis qu’il travaillait. J’étais tellement heureuse de le revoir que dès que les autres furent occupés, j’avais monté un peu le son de la radio, attrapé le petit Tommy et dansais avec lui. Forcément Alex nous tomba dessus à ce moment-là. Je ne m’en rendis pas compte tout de suite, pourtant le petit tenta de me le faire savoir. Lorsqu’en je l’aperçu bras croisés, l’épaule contre la porte, l’air amusé, je stoppai aussi vite.

— Désolée.

— Mais y’a pas de mal. Vous avez reçu une bonne nouvelle ?

— Oui, j’ai de la visite aujourd’hui.

— Ah ?

Et le klaxon que je reconnus aussitôt m’avertit qu’il était arrivé.

— Le voilà ! Je peux vous confier Tommy ?

— Déposez-le chez Nanny, c’est à côté.

— Non, elle est occupée. S’il vous plaît.

— Daisy ?

— Occupée.

Il fronça des sourcils, cela avait tout l’air d’un complot, mais elles étaient toutes deux à travailler sur le costume. Il finit par accepter, réceptionner Tom dans ses bras et me suivit malgré tout. John était garé au bord de la place. La portière de sa décapotable rouge ouverte, il se pencha et klaxonna de nouveau avant de me voir courir vers lui. À cause de son boulot, nous ne nous étions plus revus depuis mon déménagement. Il ouvrit ses bras, je me réfugiais contre son torse.

— Olivia ! Tu as l’air super en forme ! Viens. Je t’emmène et on va manger un bout.

— Et toi on dirait que tu t’es remis à la muscu.

— Qu’est-ce que tu veux, il faut souffrir pour être beau.

Et beau il l’était. Malgré qu’il ait hérité de notre père, il n’en avait gardé que le meilleur. Des cheveux noirs, des yeux sombres aux longs cils, un sourire ravageur. Il possédait un côté méditerranéen assez plaisant.

— J’ai pas trop osé entrer des fois qu’on lâche les lions.

— Il n’y a pas de lions au cirque Vassilis, fit la voix autoritaire derrière nous.

— Et lui qui c’est ? demanda-t-il.

Alex s’était approché, il avait la tête d’un type méfiant.

— C’est mon patron justement.

J’étais un peu gênée subitement. Lui avouerais-je ce qu’il se passait entre nous ? Je ne lui cachais rien d’habitude.

— Salut ! fit l’intéressé. Vous êtes ?

Il était un peu sec dans sa façon de l’aborder, John se mit immédiatement sur la défensive.

— John, son frère.

Ses sourcils se relevèrent d’un coup. Il posa Tommy et lui tendit la main, subitement plus détendu.

— Oh… OK. Alex Vassilis. Vous vivez par ici ?

John me lança un regard perplexe, interrogateur avant de l’accepter.

— Non en formation et comme vous passiez par ici, je suis venu voir Olivia.

Je lui présentai Tommy. John n’était pas très habitué avec les enfants, mais il ne rechigna pas à faire rire le gamin avec le vieux tour du nez qui disparaît.

— Vous rentrerez avant le spectacle au moins ? demanda Alex.

— Heu je ne sais pas… hésitais-je.

— Sinon vous pouvez dîner avec nous, on pourrait ressortir le barbecue. Et vous verrez Olivia à l’œuvre. Je vous invite. Vous savez où est passé Chris ?

— Il doit être la vu que son 4x4 est ici.

— Chris ? Tu es entourée de mâles on dirait. Ils recrutent encore ? me chuchota John.

Je lui mis une légère tape dans les côtes. Alex se détourna et parti à sa recherche, mon frère en profita pour me glisser quelques mots.

— Pas sympa sur le coup, mais il l’air de s’être décoincé. Ça va avec lui ?

— Ça va oui, disons que… c’est un peu compliqué, mais je me plais ici.

— Ah….

Il me scruta, se penchant vers moi.

— Tu couches avec ce type, affirma-t-il.

— Quoi ? Non ! Enfin… c’est compliqué.

— Ménage à trois ? Ce gamin, c‘est le sien. Il a une femme c’est ça ? Ça me plait pas trop.

— Non ! Il est veuf. Je m’occupe de Tommy et…

— Et du papa en prime… acheva-t-il.

— Pas un mot, je t’en prie. C’est vraiment une histoire assez bizarre.

— Moi qui voulais te proposer de revenir habiter chez moi… je pensais que ce cirque, c’était une échappatoire, mais jamais que tu t’y plairais.

Ce fut l’une des plus agréables journées de ma vie. John fit le tour du camp. Je fis la pipelette. Il fit mine de ne pas saturer d’informations. Tout comme il évita la moindre allusion à notre père. Au moment du spectacle, Alex lui offrit une place VIP, rien que cela. De faire mon numéro devant lui me donna le trac.

— Ne paniquez pas, tenez-vous droite et souriez, me souffla l’illusionniste. Tout ira bien, votre frère sera fier de vous.

De nouveau, sa vue m’achevait. Je me reportai sur John, cachée derrière le rideau. Il patientait dans la salle lors de l’entracte. L’une des danseuses s’en était approchée, espérant lui vendre du pop-corn. Un grand sourire affiché sur ses lèvres, elle en oublia le reste de la salle.

— Je vais devoir le surveiller de près, il fait fureur auprès des filles.

— C’est ton frère ce beau gosse ! s’exclama Julie. Il est super beau !

— C’est vrai. Et il est également super gay. Alex, vous n’avez rien à craindre. Du moins pas avec les filles.

Je m’appliquai durant nos numéros. Le spectacle terminé, le plus gros du matériel rangé, le barbecue fut installé devant notre caravane. Je vis s’allumer les yeux de mon séducteur de grand frère lorsqu’il aperçut Chris.

— Sérieux, ils ne recrutent pas tu es sûre ?

— Ils ne cherchent pas de sommelier non, mais essaie chez les clowns, on sait jamais, le taquinais-je.

— Je pourrais peut-être apprendre à jongler.

— Salut ! Je suis Chris, jongleur acrobate et d’autres talents, se présenta-t-il.

— John, le frère d’Olivia. Quels autres talents ?

Mon frère était parfois taquin, mais sur ce qui était de la drague, il était un tantinet plus direct. Il garda sa main dans la sienne, cela me rappela le jour de mon arrivée. Chris parut incroyablement gêné et j’eus du mal à me retenir de pouffer de rire. Chacun son tour.

— Fais gaffe, je crois qu’il te drague.

— Hein ? Oh heu… sans rancune l’ami, mais quitte à choisir, je préfère ta sœur.

Ils rirent de bon cœur.

Son penchant pour le sexe masculin lui avait valu d’être jeté hors de la maison. Il venait d’avoir dix-huit ans et s’était décidé à l’annoncer à notre père. Avec le recul, je crois qu’il a voulu briser le peu de lien qu’il restait entre eux. Et il y est très bien parvenu. Nous savions tous deux comment cela allait se passer. Mal. Très mal. Il s’est retrouvé dehors, un œil au beurre noir et la lèvre fendue au passage. Il a erré, s’est réfugié chez un ami puis un autre. Il lui a fallu un moment avant de fréquenter les boîtes. Il est devenu barman.

Mais John s’en voulait énormément de m’avoir laissée seule avec lui. Il avait tenté de me prendre sous sa tutelle, j’avais alors seize ans, rien n’y fit. Un jeune travaillant de nuit, à peine majeur ne faisait pas le poids contre les décorations de notre père. Jusqu’au jour où il perdit un galon.

Une plainte fut déposée par l’un de ses subalternes pour fait de violences et harcèlement. Un autre se mit à parler et bientôt les accusations s’étaient accumulées. Notre père commença à boire, et rentrait dans d’états terrifiants. Je m’enfermais bien souvent dans ma chambre, attendant que se calme la tempête. Lorsqu’il fut condamné à sa première peine, malgré tout le respect que je lui devais en tant de géniteur, je soufflai enfin. Nous pensions que tout cela était derrière nous.

Mais il s‘en sortait toujours.

Il était revenu, nous avions fui une première fois.

Il était réapparu, j’avais de nouveau déménagé.
Et enfin, cette fois qui me poussa à préférer une vie mobile afin qu’il ne me retrouve pas.

Avant que John ne rentre au centre de formation, je le serrai une dernière fois  dans mes bras.

— Tu as été parfaite sœurette. Au fond, je suis plutôt content que tu te sentes bien ici. Cela faisait longtemps. Et puis il y a monsieur « c’est compliqué ». Il compte pour toi, ça se voit. Bien plus que ceux que tu as laissés derrière toi sans un mot. Il a intérêt à prendre bien soin de toi sinon je rapplique, plaisanta-t-il.

Je lui souris, lui promis de l’appeler plus souvent, et le laissai partir avec un pincement au cœur et des larmes aux yeux.