Vassilis Chapitre 21


Publié le Jeudi 29 Juin 2017

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Nous étions sur l’autoroute. Les vitres baissées laissaient l’air s’engouffrer dans l’habitacle, nous permettant de résister à la chaleur intense qui frappait la région depuis ce matin. À vue de nez, j’avais pu mettre deux cents kilomètres entre mon père et moi et me rapprochais de mon frère. J’avais hâte de profiter d’une escale pour le revoir.

Chris tenta de doubler le camion de tête. C’était Alex qui guidait le convoi, éparpillé sur deux ou trois kilomètres afin de ne pas gêner la circulation. Son véhicule était imposant, tractant non seulement un logement de belle taille, mais également une grande remorque de matériel lourd. Chris quant à lui tirait la caravane de sa mère, ainsi qu’une plus petite contenant les costumes et accessoires. Suivaient de près Daisy, ses chiens et ses poneys, deux petits convois de logements et ainsi de suite. La marche étant fermée par Max qui lui aussi se déplaçait avec toute la partie habillage des chapiteaux, les groupes électrogènes et les élévateurs.

— Hey ? Tu es sûr qu’il ne fallait pas prendre la sortie là ? lui cria-t-il par la fenêtre.

Le Grand Vassilis était surélevé comparé à nous malgré la taille déjà imposante de notre véhicule. Son air concentré lorsqu’il conduisait le rendait plus séduisant encore. Il mit un temps avant de se rendre compte que son beau-frère l’appelait.

— Chris, tu es con ou quoi ? On va à Guise ! Pourquoi veux-tu quitter l’autoroute ?

— Parce que le reste du convoi l’a fait !

Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur et frappa son volant, je crus lire « Et merde ! « sur ses lèvres.

— Qu’est-ce qui se passe ? demandais-je.

Cette fois, j’étais seule avec lui. Vu la chaleur Tommy somnolait à l’arrière et Nanny faisait la route avec Audrey. J’avais comme la désagréable impression que depuis mon refus, elle songeait à ce que sa nièce tente de nouveau sa chance avec Alex. Cette idée, l’image d’eux ensemble me mit mal à l’aise.

— Ils se sont trompés de route ! Ça va leur faire un gros détour et nous mettre en retard, Alex va gueuler. Je te préviens, ça va pas être joli à voir.

— Je l’ai déjà entendu crier.

— Non, je crois pas non. Il a plutôt été sympa avec toi l’autre jour. Je crois qu’il t’a à la bonne.

Ou plutôt qu’il a eu pitié lorsque je me suis mise à pleurer. Je ne compterai plus les moments embarrassants, celui-là fut le pire.

Nous arrivâmes les premiers sur la place. En plus de l’emplacement qui n’était pas tout à fait idéal pour s’installer, Alex était terriblement énervé. Rien que d’entendre la portière du camion claquer lorsqu’il en descendit en disait long. Je sursautai, n’osant rien dire et m’assurant que Tommy ne paniquait pas. Il m’observa, pas très rassuré lui non plus. Alex fit les cent pas à les attendre. Durant ce temps, je préférai m’éloigner avec son fils, dénichant une petite supérette toute proche. Je ressortis avec un gadget renfermant des bonbons que le petit avait remarqué à la caisse, des fruits ainsi qu’une bouteille d’eau.

Et lorsque les premières voitures arrivèrent, ce fut abominable.

— Mais putain de bordel de merde !

Je bouchai rapidement les oreilles du petit bonhomme, risquer qu’il répète ce genre de mots n’aurait pas amélioré les choses. Je n’avais pas le choix, je devais attendre que passe l’orage. Chacun eut droit à son savon, Daisy en priorité puisqu’elle avait entraîné tout le reste du convoi à sa suite. Le ton monta, Charles tenta de calmer sa femme. D’autres prirent sa défense.

— Cela peut arriver à tout le monde de se tromper.

— Arrête de faire ton tyran Alex, tu nous saoules !

— On va finir par tout plaquer ! C'est ça que tu veux !

Les frères finirent par se regarder en chiens de faïence. L’on sentait la tension monter et bien, vite ils attirèrent l’attention des passants. Ce fut cet argument qui fit qu’il lâcha l’affaire. La réputation des Vassilis était quelque chose avec laquelle on ne plaisantait pas. Chris ne s’en mêla pas non plus et vint profiter de l’une de mes pêches.

— C’est souvent comme ça ?

— A la moindre bourde oui. Tu comprends maintenant pourquoi l’on veut à tout prix qu’il lâche du lest ? Cela empire avec le temps. Un jour, il va tout perdre, ils vont le planter là. Ce ne sera pas de gaité de cœur, mais ils le feront.

En plus de ce retard certain, la difficulté dans cette nouvelle ville résidait dans le placement des chapiteaux et des caravanes tout en tenant compte des arbres décorant la place. Alex n’avait pas l’air très enthousiaste et fut obligé de laisser quelques brèches dans ses remparts. Elles furent comblées par des barrières de sécurité prêtées par la mairie, mais cela ne sembla pas le satisfaire pleinement.

Il était remonté et rien ne pouvait le calmer pour l’instant.

J’assistai à l’installation du chapiteau, c’était impressionnant. Ils assemblèrent et dressèrent d’abord les mâts. L’on aurait dit deux arches d’acier d’au moins douze mètres. Ils hissèrent ensuite ce qui serait le toit entre les deux grâce aux élévateurs, étirant ensuite la toile afin de lui donner sa forme de chapeau. Avant de refermer le tout, ils devaient encore mettre en place les gradins ainsi que la piste.

À force d’être avec eux et de les écouter me raconter leur vie passionnante, je pouvais en rédiger la fiche technique du cirque les yeux fermés. Une douzaine de convois sur les routes. Vingt-cinq personnes. Un chapiteau de vingt-huit mètres de long sur vingt-deux de large. Cinq cents places, plus les VIP. Montage en cinq heures environ. Moins long pour le démontage et le rangement.

Si les hommes s’affairaient autour du chapiteau principal, les filles ne restaient pas à rien faire. Installant l’enclos des poneys afin qu’ils se dégourdissent les pattes et soient rapidement plus à l’aise, les auvents des caravanes ou sortant le petit matériel. Il n’y avait pas d’autre enfant en bas âge mis à part Tommy, les plus jeunes étant les jumeaux de quinze ans de Daisy et Charles.

— Tu aimerais faire comme papa plus tard Tommy ? lui demandais-je.

Nous étions assis sur les marches menant à l’intérieur du mobilhome de son père. Il me fit un grand signe de la tête.

— Faire de la magie ?

— Oui ! Faire disparaître les gens, comme papa.

— J’espère qu’il voudra bien t’apprendre un jour. Je ferai tout pour.

En attendant, je n’avançais guère concernant leur relation. Mis à part le soir où j’avais complètement craqué et mis le petit dans ses bras — ce qui n’avait duré que quelques minutes avant qu’il ne le confie à quelqu’un d’autre —, cela n’évoluait pas du tout. Je n’étais manifestement pas plus douée pour trouver ce qui aurait pu déclencher cette satanée fibre paternelle chez Alex. La solution la plus évidente pour moi était qu’il lui fallait une mère, que son petit univers se recompose, que son père retrouve l’envie de s’ouvrir. Il existait des familles monoparentales qui s’en sortaient très bien, mais ce n’était pas du tout le cas ici. Il manquait réellement un élément à l’équation de cette famille. Il lui fallait un père et une mère. Un yin et un yang. Deux êtres complémentaires.

Un poisson et un Sagittaire...

Et si Nanny avait raison…

Je ne pourrais jamais remplacer sa mère, mais…

Lui apporter quelque chose qui lui manque. Un peu de chaleur humaine. Il entretenait des relations si tendues avec les membres de sa famille, que tout était sur le point d’exploser. Personne n’osait la moindre familiarité avec lui. Et je les comprenais.

— Tommy ? Tu aimes ton papa ?

Il observait l’avancée du montage et ne réagit pas tout de suite. Je le ramenai contre moi, le serrai tendrement et lui fit un gros bisou sur la tempe.

Il passa ses petits bras autour de mon cou, j’évitai de peu un coup de tête involontaire tant il était empressé. C’était indéniable, j’aimais cet enfant et je commençais à aimer cette famille qui n’était pourtant pas la mienne. Rien que l’idée de m’en séparer un jour me fit monter les larmes aux yeux.

— Ton papa t’aime très fort, j’en suis sûre. Et moi aussi…

Moi aussi, malgré tout, je l’aime bien ton papa...