Vassilis Chapitre 20


Publié le Mercredi 28 Juin 2017

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Vers le coup de onze heures, les plus jeunes et les plus âgés avaient rejoint leurs caravanes. Ne demeurait qu’une partie des acrobates, Audrey n’ayant pas souhaité partager ce moment avec nous. Mais aussi Théo, sa petit amie Jessica ainsi que Julie qui s’occupait des levers de rideaux. Chris revint avec deux casiers de bière, comme Alex l’avait deviné.

— Ah ! Enfin seuls ! Qui en veut ?

— Merci, je préfère rester au jus de fruit. Pour ma ligne, plaisantais-je.

— Rabat-joie ! plaisanta-t-il. Tant pis. Ça fera ça de plus pour nous.

J’assistai un moment à leurs discussions, riant avec eux lorsqu’ils racontèrent leurs anecdotes. La nostalgie d’un temps pas si lointain où l’ambiance était tout autre et bien plus bon enfant. Des questions me taraudaient et c’était sans doute le moment idéal pour les poser.

— Les anciennes assistantes, pourquoi sont-elles parties ?

— Oh… il y a eu Cécilia qui venait de rompre avec son copain. Deux semaines plus tard, elle se rendit compte qu’elle était enceinte, ils se sont remis ensemble et elle nous a quittés. Vivi, Sophia et Lola que tu connais qui se sont barrées en claquant la porte de la caravane, tu devines pourquoi. D’autres qui ne se sont pas senties l’envie de suivre finalement et…

— Et aucune n’a été virée ?

— Si ! Caro. Alex l’a surprise à voler dans la caravane de ma mère. Il l’a mise dehors aussi sec. Elle avait des tendances kleptomanes, pas mal de petits trucs disparaissaient quand elle était la.

— Et elles s’occupaient de Tommy aussi ?

— Non, enfin, il y en a eu une qui l’aimait bien. Cécilia justement, elle avait déjà la fibre maternelle.

— Aucune autre ? Ce doit être pour ça qu’Alex m’a gardé.

— Mais non. Une fille qui n’a aucune expérience dans un cirque et qui est prête à tout quitter pour nous suivre, soit elle aime vraiment ça, soit elle en a besoin. Dans les deux cas, ça vaut le coup de lui laisser sa chance.

— Ou alors, elle est amoureuse, surenchérit Jessica assise sur les genoux de son compagnon, lui volant un rapide baiser.

Je leur souris. Par amour, je crois que j’aurais bien été capable de tout quitter moi aussi. Je vivais déjà seule, cela n’aurait pas changé grand-chose et j’avais encore foi en l’amour. Un jour peut-être, lorsque j’aurais l’esprit plus tranquille, que je serai persuadée qu’aucun ne risquerait d’ennuis par ma faute.

— Et il n’est sorti avec aucune ? me risquais-je.

— Qui ça ? Alex ? Jamais ! Un vrai curé ! s’amusa Jessica.

— Pas même de ces filles qui viennent à la sortie des spectacles. Pourtant, il a du succès, ajouta Théo.

— Qu’est-ce que c’est que ces questions ? demanda subitement Chris. Attend un peu Olivia, viens là…

— Je demande juste.

— Ouais ouais… firent les autres.

— Bougez pas vous autres, on va juste causer elle et moi.

Chris m’entraina à l’écart, suffisamment loin pour ne pas être entendu, pourtant il parla à voix basse.

— Qu’entends-je ? Tu t’intéresses à Alex ?

Il avait l’air euphorique tout à coup, je mis cela sur le compte de l’alcool.

— Non ! J’étais juste… curieuse.

— Curieuse hein… ou alors ma mère t’a parlé de quelque chose ?

Je commençais à comprendre. Leur histoire de relation n’était pas tombée du ciel. C’était quoi ? Un complot familial ?

— De votre plan, diabolique pour que je sorte avec lui ?

— Sortir ? Non, coucher avec lui.

Je ne savais ce qui était le pire dans tout ça, qu’il en parle le plus sérieusement du monde ou qu’il ait juste songé que ce serait possible.

— Quoi ? Il ne te plait pas ? enchaîna-t-il.

J’hésitai à répondre. Oui bien entendu qu’il était mignon. Mais c’était voué à l’échec et je me voyais mal me lancer dans cette cause perdue. J’espérais simplement que lui et son fils puissent revivre ensemble de façon normale.

— Si, mais…

— Olivia ! C’est assez déroutant comme remède, je te l’accorde. Mais sincèrement… il est mal dans sa peau, constamment surmené, il lui faut quelque chose qui le freine un peu, qui le détende, qui le sorte un peu de sa bulle. Sans pour autant risquer de l’éloigner de son boulot. Mais pas une « Monica » ni comme cette garce qui a tourné la tête à mon père.

— S’il a besoin de se détendre, il est assez grand pour trouver quelqu’un tout seul, ça ne manque pas. Il y a Audrey par exemple.

Cela m’arracha la bouche de le dire, je le regrettai aussitôt.

— Parce que tu crois qu’elle n’a pas essayé ? Pour lui, c’est comme sa propre cousine ! Lola, pareil. Sauf qu’elle a très mal pris la chose. En plus de son caractère de cochon lors des répétitions, ça a été la goutte. En comparaison, il est plutôt cool avec toi.

— Et moi, vous pensez que  je pourrais ! Vous rêvez toi et ta mère.

— Mais tu y as pensé hein ? Avoue ? fit-il d’un sourire taquin.

Avait-il remarqué quelque chose ?

— Tu n’es pas obligée de le crier sur tous les toits non plus. Non… tu tentes juste. Tu te faufiles comme ça dans sa chambre un soir et puis tu verras.

— Je verrai qu’il va me virer aussi vite et me prendre pour une folle.

— C’est le genre de truc qui marche parfois. Même si tu lui plaisais, même si n’importe laquelle de ces filles venues réclamer une nuit avec lui, lui avait plu, il refuserait de toute façon. Il y en a qui s’automutilent lorsqu’ils sont mal dans leur peau, d’autres qui s’interdise le moindre moment de plaisir. Et puis, tu ne vas pas te priver toute ta vie non plus. Tu te vois ramener un mec dans la caravane ? Avec le gamin ? Avec Alex qui dort à côté ? rit-il. Une pierre deux coups.

J’étais sidérée qu’il m’annonce tout ça en bloc. Il était fou ? Je n’avais pas l’intention de ramener qui que ce soit dans mon lit !

— Ça ne marchera jamais, insistais-je.

— Ça a marché pour Robert Vassilis pourtant.

— Qui ?

Son père. Robert Vassilis. Cette histoire oscillait entre réalité et légende, devenant une sorte de fantasme masculin depuis. Info ou intox ? Les intéressés se gardèrent toujours d’avouer. D’après ce que Chris m’apprit, la mère d’Alex et de Max n’était pas native d’un cirque. Mais une jeune fille un peu comme moi qui y travaillait. Sauf qu’elle vendait de la barbe à papa et des sucreries à l’entracte. Papa Vassilis était illusionniste, il a tout appris à son fils lorsque celui-ci a abandonné le trapèze. Ils étaient assez similaires d’après ce qu’on lui avait dit. Très pro, acharné au travail et légèrement tyrannique sur les bords. Par contre, il ne refusait pas les attentions des demoiselles, jusqu’au jour ou une en particulier vint le rejoindre dans sa caravane. Au matin, lorsqu’il s‘éveilla, il ne sut pas même de qui il s‘agissait, ce qui attisa son intérêt. Elle revint encore et encore, gardant le mystère jusqu’au jour où elle se confia enfin et avoua que c’était elle. Conquis, ils ne se quittèrent plus.

C’était assez invraisemblable comme histoire. Madame Vassilis était en fait si timide qu’elle n’osait l’aborder en plein jour et elle se glissait malgré cela dans son lit la nuit. Le fantasme de la belle inconnue venant vous réveiller de quelques caresses et qui file à l’aube laissant son empreinte à jamais était né.

Une autre façon d’aborder le romantisme.

Je revins peu avant l’heure dite, le fameux couvre-feu de minuit. Les autres étaient partis se coucher eux aussi, tout était calme dans le campement. Je me glissai jusqu’à ma chambre, Tommy dormait à poings fermés. Au sens propre. Sa petite bouille assoupie était à croquer. Je le laissai à ses songes. Bien que je n’avais pas bu de bière, les jus de fruits à répétition avaient eu raison de ma vessie. Et la salle d’eau ainsi que les toilettes se situaient à côté de la chambre d’Alex, à l’autre bout du véhicule.

La porte était entrouverte, il y avait de la lumière à l’intérieur. Tamisée. Je filai faire ma petite commission, m’y attardant au retour.

— Vous ne dormez pas ? chuchotais-je malgré tout ma question.

Et pourtant si. Il avait dû s’endormir avec la lampe de chevet allumée. Allongé en travers d’un grand lit, le visage pour une fois détendu, serein. Il était lui aussi à croquer, mais d’une tout autre façon. Je me perdis sur le contour de ses épaules nues, glissai le long de son torse à la pilosité bien implantée. Il était plutôt viril. Je ne pus en voir plus, le drap le couvrant à partir du nombril. J’avais l’impression d’observer un autre homme, tout aussi séduisant, mais plus vulnérable, aux traits plus tendres. Le véritable Alex.

Et celui-là me plaisait vraiment beaucoup.