Vassilis Chapitre 18


Publié le Mardi 27 Juin 2017

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Je m’étais fiée à ce qu’il m’avait conseillé. À savoir me tenir à lui en montant sur ce satané coffre si je me sentais défaillir. Et là, plutôt que de monter et simplement faire le final, je l’avais tiré et entraîné avec moi.

Non seulement j’avais gâché le numéro, mais révélé le subterfuge à tout le monde. J’en demeurais figée d’effroi. Certains nous huaient dans la salle, d’autres se moquaient de nous. Ce furent les clowns, très réactifs, qui nous sauvèrent de l’affront. Venant cabrioler afin que nous puissions sortir de scène. Charles s’exclamant joyeusement pour donner le change !

— On leur a fait une face ! On leur a fait une face ! Et ça a marché ! C’était drôle n’est-ce pas les enfants ?

Ils furent les seuls convaincus. Même si les adultes savaient que tout cela n’était qu’illusion, nous louper à ce point était impardonnable. À leurs yeux, nous étions désormais de véritables imposteurs.

— Je suis désolée, répétais-je en boucle, une fois revenu dans les loges. Je sais pas… j’ai glissé…

— C’est terminé ! fit Vassilis.

Il bouillonnait.

Il allait me virer ! Cette fois, c‘était certain, il allait me renvoyer. Je n’avais plus d’appartement, je m’étais même un peu fâchée avec le propriétaire en partant. Que me resterait-il ? John ? Il était en formation, il ne pouvait aller et revenir à sa guise. J’allais finir à la rue.

Honteuse, n’osant entendre la suite de la sentence, je filai droit vers le mobilhome, récupérant Tom au passage. Vassilis me suivait. Je faillis me tordre la cheville, l’enfant dans les bras à accélérer le pas. J’en étais encore à fuir. Mais cette fois, à fuir quelqu’un dont les mots qu’il allait prononcer m’arracheraient à ce sentiment de sécurité que j’avais enfin pu connaître ici.

Il nous rejoignit à l’intérieur. Et cette fois, il était très énervé.

— Vous… avez… ruiné le numéro ! J’y crois pas… Vous savez ce que vous avez fait ? Vous avez fichu en l’air toute la soirée, ainsi que notre réputation. Le cirque Vassilis, la risée de tous les cirques !

— Je suis désolée.

— Vous ne savez dire que ça ? cria-t-il, faisant sursauter le gamin.

Je le berçais contre moi, incapable de le lâcher ou de le poser quelque part. Lui non plus je ne pourrais plus jamais le revoir s’il me virait. Et qu’arriverait-il ensuite ? Le laissera-t-on aux soins d’un père indifférent comme c’était prévu ? Mon p’tit Tom...

— Vous allez me renvoyer ? fis-je péniblement.

— Vous renvoyer ? Vous renvoyez !

Soudain il leva la main. J’ouvris de grands yeux vers son geste terrifiant, sonnant comme quelque chose que j’avais trop expérimenté. Je serrai désespérément Tommy contre moi. Le protégeant comme lorsque John le faisait lorsque nous étions face à notre père dans ses plus mauvais jours.

— Je vais…

Je vais t’apprendre ! Il n’y a que comme ça que les gens écoutent ! Il n’y a que comme ça qu’ils comprennent ! Il n’y a que comme ça que tu vas apprendre à respecter ton père !

— NON ! criais-je, fermant les yeux et me préparant à ressentir physiquement tout le poids de sa haine.

Je tremblais de tous mes membres, sanglotant. A la limite de m’effondrer.

— Pas ça, ne me frappe pas, je t’en prie. Je suis désolée.

— Qu’est-ce qui vous prend ? demanda Alex totalement retombé de sa colère. Olivia ? Je ne vais pas vous frapper, qu’est-ce que vous allez imaginer !

Je reportai de nouveau mon regard sur lui, il n’avait pas levé la main dans le but de me frapper, mais pour pointer le chapiteau. Tommy se mit à sangloter à son tour.

— C’est rien Tommy, ça va aller.

Cependant, je ne parvenais pas à me calmer moi-même, alors comment pourrais-je y arriver avec cet enfant. Je le tendis à son père qui, dépassé par les évènements ne put faire autrement que de le réceptionner.

— Olivia ? Ça va ?

J’allai m’asseoir sur le divan, le ratai, flageolant, et me laissai choir à genoux contre l’accoudoir.

— Je suis désolée.

— Ne vous mettez pas dans cet état ! C’est grave, mais je n’allais pas vous frapper, je vous assure. Calme-toi Tommy, fit-il ensuite d’un ton plus ferme. Vous pensiez vraiment que j’allais le faire ?

Il avait l’air tout aussi perdu que moi, ou que Tom qui ne comprenait plus du tout ce qui se passait. Sa nounou en larmes et son papa le tenant dans ses bras pour la première fois depuis si longtemps.

— Je vais le ramener à Nanny, il faut qu’on parle après le spectacle.

Il me laissa seule. Je me sentais mal. Si mal et si ridicule de l’avoir cru capable du pire. De loin, je perçus les annonces suivantes, la sortie des poneys, le musicien avec ses clochettes et ses verres chantants. Alex ne participa pas à la parade de fin, sans doute que la honte éprouvée tout à l’heure ne l’incita pas à se faire huer un peu plus.

Il entra et ferma derrière lui.

— Nanny va garder Tom pour cette nuit.

Je ne savais que dire, bien qu’un merci aurait été idéal. J’étais anéantie.

— Cela fait deux fois que vous ratez la parade finale.

Je le sentais nerveux, mais plus du tout en colère. Lui qui donnait de sa personne pour tout ici, ne semblait pas trouver les mots. Il n’y avait pas de mots. Les « ça va s’arranger » ne fonctionnaient plus depuis longtemps. J’en étais à me demander si la police l’avait gardé pour de bon cette fois, si mon départ brusque et donc l’absence de témoignage ne lui serait pas profitable et qu’il aurait mieux valu que je ne m’envole pas ainsi sans réfléchir aux conséquences.

Je l’entendis remuer du côté de la cuisine avant de le voir devant moi, accroupi à ma hauteur et tenant un verre d’eau.

— Buvez ça.

Je n’avais pas soif, mais je le remerciai et obéis. Finalement, le liquide frais me fit du bien, mon visage était brûlant, mes yeux inondés et je n’osai  les essuyer avec ma manche.

— Allez vous changer, prendre une douche, ne restez pas prostrée comme ça. Mon rôle est de veiller sur tout le monde et de faire marcher le crique. Pas de vous faire du mal.

Il m’aida à me relever, me tirant par le coude. J’abandonnai mes chaussures derrière moi et m’engageai dans la salle de bain. J’avais l’air d’un clown triste et non d’une assistante sexy avec mon maquillage coulant de mes yeux.

À mon retour, une odeur de pizza régnait dans la pièce, je m’éclipsai, n’ayant pu me vêtir que d’un drap de bain et traversai la pièce tête basse jusqu’à ma chambre.

Il était à la table, encombrée comme le serait un bureau et rassembla le tout lorsque je revins. Je me retins une nouvelle fois de lui dire que j’étais désolée, craignant de le contrarier.

— Asseyez-vous, ça doit être prêt.

Il avait fait la cuisine pour nous deux ? Enfin, réchauffé des pizzas, mais c’était tout de même gentil de sa part. Il nous apporta deux assiettes, découpa des parts et glissa la mienne devant moi.

— Vous êtes resté ? Et le… enfin, ils n’ont pas besoin de vous pour le rangement ?

— Exceptionnellement, ils feront sans moi. Il faut qu’on discute. C’est pas normal ce comportement de tout à l’heure. Si vous avez cru que j’allais vous frapper, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

— Ce n‘était pas contre vous.

— J’avais bien compris, vous m’avez tutoyé. Je ne sais pas avec quel genre de… de connard…, cracha-t-il ce mot... vous viviez avant, mais cela n’arrivera plus ici.

— Vous n’allez pas me virer ?

— Arrêtez avec ça. Non, je ne vais pas vous virer. Je vais supprimer ce tour de la malle puisque, apparemment, il n’y a rien à faire. Mais je veux savoir si ce type qui vous a fait du tort risque d'apparaître ici un jour.

— Je ne sais pas, il me retrouve toujours. Il doit être en prison actuellement, j’ai porté plainte, il n’en était pas à sa première fois.

— Vous avez fait faire une ordonnance ? Ce truc lui interdisant de vous approcher ?

— Oui.

— Alors s’il vous trouve et tente de mettre son nez ici, il sera bien reçu croyez moi. Maintenant, calmez-vous et mangez un peu.