Vassilis Chapitre 17


Publié le Lundi 26 Juin 2017

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Je devais faire quelque chose. Mais était-ce bien à moi qui venais à peine de m’immiscer dans leurs vies de le faire ? Les Vassilis étaient une famille. Réunissant celles de deux cirques certes, mais une famille tout de même. Et ce lien qui les unissaient, c’était celui d’Alex et Laure, les parents de Tommy.

Elle n’était plus là, mais demeurait un enfant qui ne verrait son père que comme un homme distant et froid. Il en souffrirait tôt ou tard.

Une semaine supplémentaire passa et nous quittâmes Guines pour Liliers. Je profitai de la sieste du petit pour aller voir Nanny. Elle me servit un café et s’assit avec moi à la table, ses articulations craquant.

— Nous avons essayé par tous les moyens, crois-moi. Mais il est fermé.

— C’est pour ça que vous avez refusé de vous occuper de Tommy à sa place ?

— C’était notre dernière tentative, la plus extrême. Nous voulions provoquer une réaction favorable envers le petit. Qu’ils se retrouvent, de gré ou de force. Et puis tu es arrivée.

— En gros, j’ai peut-être tout gâché, regrettais-je.

— Chris est persuadé que non. Que tu sois quelqu’un d’extérieur à notre petit clan sera peut-être bénéfique. Alex nous préoccupe beaucoup. Nous parlons souvent de lui entre nous. Il ne vit plus qu’au travers du cirque, n’a plus aucune vie privée. Et ce n’est pas bon pour lui. Sans compter les tensions que cela amène, le départ de Lola entre autres. Nous avons peur que…

— Que quoi ? m’inquiétais-je subitement. Qu’il fasse une bêtise ?

— Il n’est pas du genre à faire des bêtises. Rassure-toi. Non, mais cela pourrait jouer sur sa santé. Il est encore jeune, mais son père est cardiaque. Il pourrait en souffrir plus tard, car il se stresse beaucoup plus qu’il ne le devrait. Et puis, il y a Tommy. Il ne verra jamais son père tel qu’il est réellement, car cet Alex-là est enfermé quelque part en lui et personne n’a su l’en faire sortir depuis deux ans.

— Je suis désolée de vous demander ça Nanny. Mais c’est depuis la mort de sa femme n’est-ce pas ?

— Oui. Il se sent doublement coupable.

— C’était pourtant un accident.

— C’était bien un accident, le matériel était neuf, mais défectueux. Il n’a pas à se reprocher cela.

Elle but une minuscule gorgée, se racla la gorge puis croisa ses mains par dessus la table. La décoration un peu chargée en bibelots et souvenirs racontait l'histoire de cette femme. Une photo de famille sur laquelle je n'osai lever les yeux. Représentant un couple heureux, deux adolescents en collant et débardeurs. Chris ainsi que sa sœur. Nanny avait perdu la moitié des personnes figurant sur cette photo, ce devait être de ses plus précieux souvenirs. Derrière elle, une petite horloge emplissait ce court silence de son tic-tac.

— De quel signe es-tu Olivia ?

— Poissons, je crois.

— Il est Sagittaire... vous pourriez vous entendre. Ces deux signes se comprennent et se complètent. Sexuellement parlant, ils s’accordent aussi très bien.

Quoi ? Elle avait dit quoi là ? J’ai failli en renverser ma tasse.

— Pardon ? Ah non ! Non non, ricanais-je nerveusement. Ne pensez pas à ça ! Je veux bien travailler pour lui, faire son ménage, m’occuper de Tommy, mais cela s’arrête là ! Je ne suis pas la pour ça, je veux juste… juste…

Fuir.

Fuir un homme qui me terroriste rien que d’y songer.

Mais également aider Alex à renouer des liens avec son fils. En quoi me rapprocher de lui de cette façon l’y aiderait ?

— Tu as raison, n’y pensons plus. Je me doute que tu feras de ton mieux pour Tom et c’est déjà beaucoup.

Je rentrai chez moi après avoir terminé mon café. Cette conversation m’avait troublée. Nanny avait raison, je ferai de mon mieux pour le petit. Mais… pourquoi avoir songé qu’une relation aiderait Alex à s’en remettre ? J’avais vu à quel point il était prêt à se laisser tenter, même pour un coup d’un soir, avec Monica. À savoir le zéro absolu. Alors moi…

La journée fila à une allure folle et il fut rapidement l’heure de me préparer pour notre numéro. Je tâchai de me maquiller moi-même. Puis j’allai me poster dans un coin des loges, non loin de Théo, le technicien son et lumière. Je n’avais pas encore eu l’occasion de beaucoup lui parler. Il ne devait pas avoir plus de vingt-trois ans, comme moi.

— Tu es de quelle famille ? lui demandais-je afin de sympathiser. Vassilis ou Samweli ?

— Du côté Vassilis. Enfin ça viendra un jour.

— Ah ?

— Oui, je sors avec Jessica Vassilis. Elle est danseuse et vend des gadgets à l’entracte. J’espère officialiser tout ça un jour.

— Félicitations ! Tu étais toi aussi dans le monde du cirque avant ?

— Non. Je travaillais dans un petit théâtre. La troupe est arrivée un beau jour pour se produire dans mon patelin. J’ai vu Jessica au carrefour à distribuer des tracts, son sourire à fait le reste. Je suis venu la voir toute la semaine. Et lorsque le cirque a dû remballer, j’ai pas pu en rester là.

— Et tu as tout plaqué pour la suivre ? C’est drôlement romantique !

— Pas tout de suite, se mit-il à rire. Je suis allé la voir dans la ville suivante, je ne savais pas trop comment l’aborder alors je traînais autour des caravanes. Jusqu’au jour ou mon nez à percuté quelque chose.

Il coupa la musique sur un signe d'Alex alors que les clowns commençaient leurs pitreries aux dépens de monsieur Loyal et de ses danseuses. Et effectivement, l’une d’elles ne manqua pas de nous observer en quittant la piste.

Il la rassura sur ma présence d’un baiser soufflé.

— Ton nez à percuté quelque chose ? Quoi ? Un auvent ?

— Non, le poing du Grand Vassilis !

Je pouffai de rire. Le Grand Vassilis en personne qui n’était pas bien loin, toujours concentré sur les entrées et sorties des artistes, se tourna alors vers nous. Il fronça des sourcils.

— Désolée, c’est pas drôle, fis-je tout en me reprenant.

— Avec le recul si. Il croyais que je préparais un sale coup. Mais au moins, j’ai pu approcher Jessi. Elle est accourue à mon secours, je crois qu’elle m’avait remarqué en fait. Un mois plus tard, j’étais engagé.

— Très jolie histoire en tout cas, le remerciai-je tout en m’inclinant. Mais c’est fréquent, les aventures avec des spectateurs ?

— Heu... fréquent non, mais ça arrive. Cela ne va jamais bien loin. Souvent, quelqu’un remarque l’un des artistes et tente sa chance après le spectacle. C’est juste des histoires d’un soir ou de quelques jours, le temps qu’on reparte.

— Et certains ont plus d’opportunités que d’autres ?

— Oh ça oui ! Les acrobates ! C’est fou les filles qui leur courent après ! Les danseuses aussi mais les cousins veillent. Alex et Max ont pas mal de succès.

— Ah…

Pourtant, j’aurais juré que ce n’était pas trop son genre.

Après les chiens savants de Daisy, les clowns ainsi que les acrobates, vint l’entracte. Mon partenaire se décida enfin à approcher.

— Vous avez changé de maquillage ? demanda-t-il.

— Oui, je l’ai fait moi-même cette fois. Vous voyez, j’apprends vite !

— Je n’aime pas trop ce rouge à lèvres.

Il s’agissait pourtant de la même teinte que la veille, pourquoi chipoter ? J’en conclus qu’il devait être de mauvaise humeur.

Chris avança l’élévateur pour le numéro de la table en lévitation, la malle magique ainsi que la boite et les lames pour me couper en deux étaient prêtes.

— Et voici le prochain numéro, lança Monsieur Loyal. Celui qui va vous époustoufler ! Vous souder à vos chaises ! Vous troubler jusqu’à…

Le générateur d’atmosphère s’enclencha, inondant la piste. Alex me saisit par le bras, me tirant au plus près du rideau sans me laisser clore la conversation avec Théo.

— Ne ratez pas votre entrée surtout.

Bien chef ! fis-je intérieurement alors que je ne lui répondis que d’un mouvement de tête. J’avais pu sentir son haleine de café tant il était près de moi. Jamais je n'aurais cru qu'un arôme d'arabica aurait pu me faire cet effet-là. Le numéro n’avait pas encore commencé et j’étais déjà en sueur.

Au moment de réclamer son assistante, je m’avançai tout sourire. J’espérais être au top ce soir, je m’étais entraînée toute la semaine pour ça. Vassilis me prit la main, la baisa comme au premier jour et leva mon bras avec le sien afin de me présenter. Une fois de plus cela me fit perdre mes moyens. Le numéro de la table fut annoncé et je me dirigeai vers celle-ci, mais il ne m’avait toujours pas lâché. Au contraire, il m’escorta, cette petite improvisation différente de notre mise en scène me troubla de nouveau. Et, comme le premier jour, alors qu’il avait fait mine de me choisir au hasard dans la foule, il me porta dans ses bras et me déposa lui même.

Mais qu’est-ce qu’il fabriquait avec son regard qui me transperçait de nouveau ?

— C’était pas prévu, lui chuchotais-je.

— Allongez-vous.

À part cela, la lévitation ainsi que le tronçonnage se passèrent au mieux. Je devais me glisser dans la boite qui, en fait, était plus profonde qu’elle n’y paraissait. Un napperon dissimulait une épaisseur supplémentaire dans laquelle je pouvais glisser mon popotin et mes jambes. Une fois pliées et n’occupant que la moitié du contenant, le reste était facile. Alex faisait mine de me découper à la scie, je grimaçais comme prise d’une gênante douleur puis il plaçait les lames, séparait les deux parties et le tour était joué.

Il devait y avoir des sceptiques dans la salle, mais les enfants étaient bluffés.

Enfin le clou de notre numéro, la malle.

J’étais confiante et pourtant ce fut le drame.