Vassilis Chapitre 16


Publié le Dimanche 25 Juin 2017

1805 mots

7 minute(s) de lecture

Tommy jouait avec de petits chevaux en plastique coloré, assis sur le cercle entourant la piste tandis que je m’entrainais à monter, descendre du coffre, saluer et me mouvoir avec grâce. Le tout sur ces maudits hauts talons. Heureusement, j’avais prévu le coup et avais coincé du coton entre ma peau et le cuir afin de ne pas me blesser. Je portais un short ainsi qu’un sweat afin de ne pas suer dans mon costume, les cheveux attachés en queue de cheval vite fait, je ne ressemblais pas du tout à une artiste de cirque. Mais plutôt à la bonne grande débutante que j’étais, passant son temps sur des détails alors que d’autres répétaient des numéros bien rodés. Nous n’étions pas les seuls. Il y avait les acrobates et d’ici à une heure, Daisy prendrait son tour avec ses chevaux bien réels.

Je profitai de l’occasion, Alex était parti en ville avec le 4x4 ainsi que deux des filles. Ils devaient faire le tour des rues commerçantes afin de distribuer des tracts et faire de nouvelles annonces sur la présence du cirque. C’était leur pain quotidien. Entraînements, promotion, spectacle, repos. Et rebelote le lendemain. Il n’existait pas de week-end dans un cirque ni de jours fériés. Les rares jours de repos étant essentiellement ceux durant lesquels ils n’avaient pu obtenir d’autorisation à se produire. La tête en bas telle une chauve-souris, maintenu par le pliant des genoux, Chris était en train de m’expliquer tout ça.

— Et donc, malgré tout, tu veux travailler dans un cirque ?

— Je voulais voyager et cela me paraissait une bonne opportunité.

Je stoppai, décidée à prendre une pause et m’assis sur le coffre, coude sur les cuisses. Chris se redressa d’un puissant coup de reins, s’accrocha de ses mains à la barre latérale et se détacha avant de se laisser tomber au sol.

— Et ta famille n’a pas trop gueulé ? fit-il tout en s’essuyant les mains. Enfin si… si tu as de la famille, s’excusa-t-il presque ensuite.

— J’ai un frère et il ne vit pas dans la région.

— Ça doit être chaud. Ici on vit tous en famille. Pratiquement les uns sur les autres d’ailleurs. Bon, il y a parfois des disputes ou des départs, mais il restera toujours le noyau solide. Hey ! Tu sais ce qu’on ferait bien ?

Je hochai négativement de la tête.

— On reste ici jusqu’à lundi, mais il n’y aura pas de représentation ce soir-là. Il ya une fête foraine qui s’amène dans le coin. C’est le jour des courses, on va chercher tout ce qu’il faut et on se fera un énorme barbecue. Tous ensemble.

— Ah oui ! Ce serait chouette !

Un barbecue ! Ca aussi faisait partie des choses inexistantes dans ma vie d’antan. Ces moments en famille où tous s’affairaient à la cuisson ou à la préparation de salades. Subitement, j’aurais aimé que John soit là.

— Et puis quoi encore ? Bière et soda ?

C’était Alex, le retour.

— Non, non… eau et jus de fruits.

— Pourquoi ? C’est interdit les sodas ? demandais-je.

— Bah, pour entretenir notre physique de rêve, c’est déconseillé, plaisanta Chris.

Alex jeta un long coup d’œil au petit, gardant ses distances, avant de poser sa veste à côté de lui. L’enfant releva la tête. C’était le moment typique ou un père normal l’aurait pris dans ses bras. Lui aurait parlé gentiment. Lui demandant à quoi il jouait, s’il ne s’était pas ennuyé ou que sais-je. Mais pas lui. Ils semblaient tenter de se parler en silence. Et même ces mots-là ne parvenaient pas à percer ce mur entre eux.

— Levez-vous, me fit-il. Vous vous entraînez avec les chaussures cette fois ? Vous avez du mal avec des talons d’habitude ?

— Oui ! Je n’en porte jamais. De les avoir oubliées hier aura surement sauvé le spectacle.

— Et maintenant ?

— Ça va un peu mieux.

— On va voir ça.

Il approcha le cerceau au rideau chargé de dissimuler l’échange durant le numéro et le posa par terre autour du coffre avant de l’ouvrir.

— Tommy ! Tu vas assister à un tour de magie ! lui fis-je. Ouvre grand tes yeux !

Le petit se détourna de ses jeux, nous fixant tous les deux. Ce devait être le mot « magie » qui l’avait interpellé. Nous reprîmes donc le numéro depuis le début.

— Si vous hésitez, accrochez-vous à moi pour monter.

— Vous êtes sur ? Hier pourtant…

— Hier, vous avez failli nous faire tomber, c’est différent. Ne me tirez pas en arrière, mais vers le bas si vraiment c’est nécessaire. J’ai un bon sens de l’équilibre.

Forcément s’il avait été trapéziste avant cela. Avait-il arrêté parce qu’il avait été blessé ? Ou qu’il craignait un accident ? Les deux peut-être.

En deux temps trois mouvements, j’étais dans la boîte. Un éléphant, deux éléphants… Sortie rapide. Me relever, ne pas me tordre la cheville avec ces escarpins. Un pied sur le coffre, la pointe de préférence sinon je me vautre, je le saisis par la taille et… Et je marque un temps trop long encore une fois. Qu’est-ce qui me prend ? À chaque fois que je le touche, il me fait cet effet-là. Ma respiration se coupe, j’ai l’impression que tout s’arrête, le temps, les battements de mon cœur. Mais cela aussi est une illusion, car ils sont au contraire plus rapides qu’ils ne le devraient. Ce n’est pas qu’une question de stress, c’est lui, simplement lui. Sa présence. Je suis pourtant obligée de me frotter un peu à lui en me glissant à sa place, passant sous son bras tendu, maintenant le rideau. Je m’en saisis à mon tour.

Avec le temps, je m’y ferai, cela ne m’impressionnera plus. C’est juste passager, me dis-je.

Je sens les vibrations sous mes pieds, à l’instant où la trappe se referme, je laisse tomber le mur d’étoffe et lève les bras au ciel, adoptant une posture adéquate, la hanche de côté.

— Tadaaa ! Oh, mais où est passé papa ?

Tommy ouvre de grands yeux et regarde autour de lui, se penche et avance tout d’abord à quatre pattes. Il le cherche.

— Papa est parti ? demande-t-il, étonné.

— Non, papa sera toujours là mon bonhomme, il est juste…

Je descends et ouvre la malle, il en sort, replaçant ses cheveux en arrière.

— Ici !

Et pour la première fois, je le vois sourire et taper des mains voyant son père. Je me précipite et le prend dans mes bras, le serre un peu et donne un gros baiser sur la joue.

— Tu vois, papa est là !

Tom tend ses mains vers lui, lance son corps en avant afin de l'atteindre. J’en suis émue. Il ne le haïssait pas, il ne savait simplement pas comment l’appréhender. Je m’approche avec lui. Mais si l’enfant a un enfin une réaction, normale, c’est l’adulte qui se désiste.

— C’était pas trop mal, vous avez été un peu plus rapide.

Pire, il recule !

— Travaillez votre rapidité et ça ira.

Et disparaît dans les loges.

Mais…