Vassilis Chapitre 15


Publié le Dimanche 25 Juin 2017

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Je m’installai dans le confortable divan, non pas pour dormir, mais pour lire un peu avant le coucher. J’étais curieuse de voir à quoi Alex occupait ses soirées. Rien de bien excitant, il faisait ses comptes, lisait pas mal de formulaires et autres papiers, et prenait de nombreuses notes.

— Vous pouvez allumer la télé si vous voulez, qu’elle serve au moins à quelque chose.

— Je ne voudrais pas réveiller Tommy.

— Il a un sommeil de plomb, c’est de famille. Bébé il s’endormait malgré la musique en scène juste à côté de lui.

— C’est un enfant adorable. Vous voulez un café ou quelque chose ? proposais-je.

— Ça dépend avec qui, fit-il sans lever le nez de ses fiches. Mais non, ça ira, je suis assez grand pour le servir moi-même.

Il souffla par le nez, semblant se déconcentrer par ma faute.

Bon…

La chambre n’était pas immense, mais c’était toujours mieux que l’ancienne. Deux lits, une allée, et toujours des placards partout. J’espérais qu’Alex me laisse un peu de temps demain matin, que je puisse y ranger mes affaires et m’installer. Bien que Tommy avait le sommeil lourd d’après son père, je ne me risquai pas à cette heure. Je me changeai rapidement, me glissant dans l’un de mes longs t-shirts de nuit et me couchai.

La lumière dans la pièce de vie demeura longtemps allumée. Je me sentais plus rassurée ici, au moins je n’étais pas seule dans le véhicule. Alex était là, les autres n’étaient pas bien loin. Dont une meute de caniches. En toute logique, il ne pouvait plus rien m’arriver.

Mon père ne me retrouverait pas. Pas cette fois.

Chaque jour j’avais cette angoisse en me couchant, la crainte qu’il frappe à la porte, qu’il apparaisse sur ma route ou soit déjà là lorsque je rentrerai chez moi.

La première fois, il n’avait pas eu de mal à me trouver. J’avais gardé la maison et pu m’arranger avec le propriétaire pour transférer le bail à mon nom. Le loyer était un peu élevé pour moi, John était revenu, il m’aidait comme il pouvait. Un soir où il travaillait tard, notre père avait fracturé l’une des fenêtres, m’attendant dans le salon déjà en miettes. Les photos de nous, de notre mère avaient été arrachées à leurs albums et déchirées. Les cadres étaient brisés, les bibelots rappelant notre enfance avec elle détruits. Comme s’il souhaitait qu’elle n’ait jamais existé. Et nous, preuve qu’un jour elle fut l’épouse de cet homme complètement fou, qu’elle l’avait même aimé, nous étions de trop.

C’était la raison la plus logique que je trouvai face à toute cette haine qui se décuplait en lui, mois après mois, année après année.

Alors nous sommes partis, confiants de laisser tout cela derrière nous, de l’oublier. Cette fois-là, nous avions fait la bêtise de ne pas porter plainte et de nous effacer, simplement. Le laissant au sort qu’il s’était choisi, la rancœur.

Un an plus tard, il nous avait retrouvés. John travaillait déjà au restaurant, moi dans une boite d’assurance. Un vendredi soir où je devais sortir avec des collègues, il m’avait suivi dans la rue. J’ai eu ce jour-là la plus grande frousse de toute ma vie. Courant à perdre haleine jusqu’au premier bistrot ouvert, tentant de leur faire comprendre, terrifiée, qu’on me suivait. Que mon père me suivait et personne ne sembla comprendre le problème, songeant certainement à une fugue ou une crise familiale sans intérêt. J’avais fui, comme dans ces cauchemars où l’agresseur semble être doté d’un GPS ciblé uniquement sur vous. Enfin, enfermée dans les toilettes d’un autre établissement, j’avais appelé mon frère à l’aide.

Nous avons fini aux urgences cette nuit-là. John pour des points de suture au visage, moi pour une bonne crise de nerfs.

 Laisse, avait-il dit tentant de plaisanter. Cela me fera une cicatrice, c’est pas grave, ça ajoutera à mon charme naturel.

Il était prêt à se battre encore si le fallait, à ne pas fuir une nouvelle fois. Je n’avais pas eu ce courage, j’étais de nouveau partie à des kilomètres, dans le Nord. Laissant sur place jusqu'à l'homme avec qui je sortais depuis quelques temps. Je pensais m’en être débarrassée. Il avait été arrêté, nous avons dû assister aux séances avec le juge. Et puis, il y a une semaine, il est réapparu.

Comment a-t-il su où je me trouvais ?

Comment est-il possible qu’on lui ait fourni ces informations aussi facilement ?

J’avais immédiatement appelé la police, il avait failli me briser le bras et ma joue n’a pas désenflé deux jours durant. Je me couchai chaque soir en songeant à tout cela. À la peur que cela ne recommence et que cette fois, ce soit pire.

D’avoir choisi ce cirque comme échappatoire me semblait être la meilleure solution. Je n’avais averti personne, n’était pas passée par une agence pour l’emploi. J’avais vu l’annonce tout simplement et fait parvenir mon CV immédiatement. Cela n’avait pas trainé.

Tout comme Alex qui s’échinait à vouloir oublier ses blessures par le travail, peut-être qu’un jour moi aussi je n’y songerai plus. Que ce ne sera plus qu’un pénible souvenir. J’allais travailler dur, m’améliorer, mériter ce job et le garder. Et ce travail, c’était également de l’aider lui. Par tous les moyens.