Vassilis Chapitre 13


Publié le Vendredi 23 Juin 2017

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J’aurais appris deux choses aujourd’hui. La première, que je pouvais maîtriser mon équilibre et tenir debout sur un coffre arrondi. La seconde, que j’étais plutôt souple. Et heureusement ! Car pour le tour de la femme coupée en deux — qui n’avait plus de secret pour moi désormais — il valait mieux être capable de se plier en quatre. Au sens propre.

J’étais néanmoins nerveuse de voir arriver l’heure du spectacle. La présence de Vassilis, si proche si imposant, restait difficile à gérer. Et celle du public serait un poids supplémentaire sur mes épaules.

J’étais à présent dans la caravane de Daisy. Ses cinq chiens sagement installés sur des coussins ou à même le divan nous observaient avec attention. Audrey entra avec ma tenue de scène.  Une veste noire, de la même coupe que celle des danseuses, à la doublure rouge afin d’être assortie au Grand Vassilis ainsi que… qu’est-ce que c’était que cette petite chose ?

— Je vais devoir porter ça !

— Bah oui, fit Audrey tout en haussant les épaules. C’est ce que portait Lola. Elle était plus mince que toi, ça risque d’être étroit.

Encore mieux… Je grimaçai. De quoi aurais-je l’air là-dedans ? C’était un body montant jusqu’au cou, le haut de la poitrine à peine caché par un voile transparent. Et échancré qui plus est. La tenue était complétée par des escarpins à talons. J’étais bonne pour me casser la figure.

— Mais non, Olivia fait la même taille, c’est juste au niveau de la poitrine qu’il y a un peu plus de volume. Mais le tissu est extensible, ça ira, me rassura la dresseuse.

— Je peux au moins porter des bas ? Opaques de préférence ?

— Des bas oui. Opaques non. Il est temps de te changer. Alex préfère que nous soyons tous prêts dès le lever de rideau.

Ce fut chose faite et quelque temps plus tard, après être passée au rasage électrique pour un résultat irréprochable, j’étais devant la coiffeuse. Daisy me coiffa d’un chignon haut strict et me maquilla. Elle chargea un peu au niveau des yeux, m’expliquant que c’était nécessaire afin que le public capte le regard même s’il se trouvait au dernier rang. J’étais fin prête, il était presque dix-huit heures.

Dans les loges, c’était une toute autre ambiance que cet après-midi. Plus nerveuse, plus concentrée. Les clowns ajustaient leurs costumes, vérifiait leurs accessoires et Monsieur Loyal son chapeau.

— Bonsoir ! fis-je en m’approchant de lui. Ça capte mieux ici ?

— Oh Salut ! Non c’est la catastrophe. Je vais finir par croire que l’on ne tombe que sur des patelins hors réseaux.

— Si tu as de nouveau besoin du 4G pour envoyer un mail, n’hésite pas.

— Merci, c’est franchement gentil. En plus, il est possible que....

Je ne fis pas attention à la fin de sa réponse. Le Grand Vassilis venait d’apparaître, toujours aussi impressionnant. Il me rappelait le personnage du Fantôme de l’Opéra, respirant la classe et le mystère. Le masque en moins. Il vérifiait les tenues des danseuses. Bien qu’il ajustait leur col ou leur coiffe, aucun de ses gestes ou de ses regards n’étaient déplacés. Alex Vassilis était décidément très pro dans tout ce qu’il faisait. Mais si ses mains s’étaient retrouvées aussi près de mon cou ou de ma poitrine, je n’aurais certainement pas paru aussi détendue qu’elles. Je vérifiai moi-même que tout était en place, évitant une éventuelle syncope.

Enfin, il les fit se placer en carré pour l’entrée en scène avant de nous courir droit dessus à grandes enjambées. Le genre d’arrivée, la cape voletant et le regard de braise qui vous force à vous mettre en apnée. Il s’en prit au chapeau haut de forme de son frère, le mettant en place.

— Et n’y touche plus. Quant à vous…

Il se tourna vers moi et marqua une pause. Je lui rendis son regard, perplexe, et repris mon souffle sous peine de défaillir.

— Quelque chose ne va pas ? Les cheveux ?

— Non c’est… c’est parfait.

Il toussota, s’éclaircissant la voix. Ses yeux s'étaient attardés un instant sur le voile cachant peu l'arrondi de ma poitrine. Je baisai les miens tout posant une main innocente par dessus. La dissimulant.

— Bon ! Tous en place ! Théo ! Musique ! Julie ? Rideau dans 5… 4… 3… 2… 1 !

Il mit une tape dans le dos de Max, lui donnant le départ, à lui ainsi qu’à ses Maxettes. Depuis les loges, je ne pouvais que deviner ce qui se passait sur la piste, entendant la chanson d’ouverture et me rappelant celle de la veille. J’étais en état de stress, et dire que je ne passerai qu’en seconde partie. Y songeant, j’ôtai mes chaussures que je laissai contre la toile. J’allais finir avec des ampoules aux pieds avant même d’avoir fait un pas devant le public sinon. L’introduction presque terminée, ce furent les clowns qui entrèrent en scène, le passage était étroit, je me tenais confinée contre la paroi.

Alex était aux aguets depuis le début, faisant des signes lors du changement d’artiste. Ce fut lorsque l’on annonça l’arrivée des caniches qu’il finit par me héler.

— Ne restez pas là, vous gênez. Asseyez-vous ici plutôt.

Je le rejoins au pas de course.

— Merci.

— Ça a l’air de vous plaire.

— Le cirque ? Oh oui, c’est fascinant.

Je levai les yeux vers lui, son visage grimé lui donnait un pouvoir de séduction féroce. Difficile de m’en détourner.

— Cela fait longtemps que vous êtes là-dedans ?

— Je suis né là dedans, me reprit-il.

Je pensais qu’il serait comme à son habitude, borné à ne dire que le nécessaire, mais au contraire, il se lâcha.

— C’est mon grand-père qui a fondé ce cirque à son nom. Avant ça, il travaillait pour d’autres avec sa femme, mais ils étaient rarement payés. Et quand je dis travail, c’est plus que ça, c’est une passion. Il est mort sur scène, comme il l’avait toujours souhaité.

Il déglutit difficilement et je me souvins que sa propre compagne avait perdu la vie, sur cette même piste deux ans auparavant. Je me sentais le devoir de lui enlever ça de la tête de toute urgence.

— Chris m’a raconté que vos parents à vous s’étaient retirés ?

— Oui… à cause de la santé de mon père. De son cœur en fait. Le principal c’est qu’il aille mieux. Tout ce stress, cette fatigue... au final cela lui a joué des tours.

— Cela peut vous arriver à vous aussi… un jour…

— Et quelqu’un reprendra le flambeau. Max… non, Chris certainement. En attendant, je fais ce qu’il faut, je n’ai rien à perdre mis à part ce cirque.

— Rien, vous êtes sur ?

J’avais dû toucher un autre point sensible, il sembla embarrassé puis son visage de ferma de nouveau. Je devais freiner un peu, sans le vouloir, je l’avais troublé. Ce n’était pas vraiment le moment pour ça.

— J’adore les numéros avec des animaux, fis-je souriant au souvenir de celui vu la veille.

— Quand je disais qu’on devrait avoir des fauves, lança Chris qui venait d’avancer avec sa petite troupe. Ça ferait un tabac.

— On en a déjà parlé, cela demande une logistique trop poussée, des frais dingues et les associations sur le dos. Sans compter que personne ici n’est dompteur.

— Ça peut se trouver. Si tu cherches un autre job Olivia…, fit-il vers moi. Au fait, il te va très bien costume. Tu es très sexy.

— Heu… merci, répondis-je embarrassée à mon tour.

— Hors de question ! Le dressage demande des années d’expérience. C’est l’un des numéros les plus dangereux. Elle se ferait manger toute crue.

— Oh, mais ça risque d’arriver même sans fauves.

Qu’est-ce qu’il insinuait par là ? Chris cligna de l’œil, sourit tout en nous observant tous deux puis s’approcha du rideau. Derrière lui, cousins et cousines acrobates se tenaient en rang, concentré. Dont Audrey, qui affichait une mine plutôt hostile. Je pouvais deviner qu’elle ne m’appréciait pas beaucoup.

C’est là que Charles, l’époux de Daisy entra de nouveau en scène, allant taquiner les animaux et revint, le caniche aux trousses. Alex se saisit du fameux caleçon long et le lança. Le clown hulula avant de se tenir la bouche et d’éviter de pouffer de rire. Le chien rattrapa au vol le trophée qu’il alla le présenter au public.

— C’est moi ai eu l’idée de ce passage, me fit-il. Cela me fera toujours rire moi-même.

Mais pour l’instant, il était le seul à s’amuser vraiment. Outre la légère tension qui s’était de nouveau installée du côté d’Alex, je pouvais ressentir celle de la salle tout entière. Retenant son souffle face aux numéros des athlètes. Ce que j’aurais voulu être là-bas avec eux et y assister de nouveau.

La première partie terminée, c’était de nouveau la cohue dans les loges. Les danseuses de Max passaient dans la salle, vendant des collations, du pop-corn ou des gadgets au nom du cirque. C’était bientôt à nous.

Chris disparut dans l’ombre de la tente et poussa, aidé des frères Vassilis, un engin ressemblant à un chariot élévateur mais sans le siège, jusque devant l’entrée.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un petit coup de pouce magique, répondit l’acrobate. Ça peut soulever jusqu’à cinq cents kilos sans problème.

Alors c’était ça le « truc » ? Une sorte d‘élévateur ? La table avait été soulevée par cette machine ? Cela perdit de son charme tout à coup. Sans tarder, monsieur Loyal retourna sur la piste et fit son annonce. Je senti mon estomac se retourner.

— Extinction des lumières… 3… 2… 1…

De l’autre côté du rideau, tout était noir, la machine a fumée fut mise en marche, le rideau s’ouvrit.

— Venez lorsque j’en aurai terminé avec les tours en solo. N’oubliez pas de sourire, de vous tenir droite et… de balancer un peu des hanches en marchant.  Il faut que vous soyez classe.

— Et sexy ! surenchéri Chris toujours à côté de la machine.

— Toi, prend garde à ne pas te louper, lui fit Alex.

— Me suis-je déjà loupé comme tu dis ?

— Arrête de loucher sur son cul et ça n’arrivera pas ! furent ses derniers mots avant de disparaître dans l’épais brouillard.

Parce que Chris louchait sur mon... je lui jetai un regard interrogateur.

— Je t'assure il se fait des films là.

Quand je disais que le body n'était pas une bonne idée. Chris avait l'air honnête pour le coup et je me reportai sur notre patron, l'observant discrètement de derrière l’un des pans du lourd rideau. Juste pour ne pas rater mon entrée bien entendu. De dos il était tout aussi fantastique.

J’observai discrètement de derrière l’un des pans du lourd rideau, de dos il était tout aussi fantastique.

— Pour le prochain tour, j’aurais besoin d‘une assistante ! fit-il et je me mis à scruter la salle des yeux avant de percuter que c’était de moi qu’il s‘agissait. J’avançais donc à grands pas, un sourire figé sur le visage afin de le rejoindre. Ne pas regarder la foule, faire abstraction de la foule. Et de lui ! Impossible. Il me fixa, mécontent.

— Vos chaussures ! chuchota-t-il avant de me présenter.

— Quoi ?

— Où sont passées vos chaussures ?

Elles étaient restées quelque part dans les loges. Oh non...