Vassilis Chapitre 10


Publié le Mercredi 21 Juin 2017

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Une odeur agréable de café me titilla les narines, m’incitant à me lever. Qu’est-ce que l’on dormait bien dans ce divan ! Et cette fois, pas de rêve étrange ou embarrassant. J’ouvris les yeux, une tasse fumante me faisait face. Alex me la présentant. Ça, c’était gentil.

— Oh ! Merci.

— Pas de tire au flanc, grogna-t-il dès que je l’eus en main. Nous prenons la route dans moins d’une heure. Vous devez aller chercher Tommy pour le petit déjeuner.

Bon, ça, c’était moins gentil.

— À vos ordres ! Et je prépare le vôtre dans la foulée ?

— Je l’ai déjà pris. Il y a des céréales et du lait pour vous deux. Vous pouvez avancer votre voiture aussi ?

— Heu… je n’en ai pas en fait.

— C’est pas plus mal, on vous aurait perdu sur la route si ça se trouve.

J’évitai de répondre à cette gentille et piquante remarque et soufflai sur le liquide encore brûlant.

— Vous n’aurez pas besoin d’un coup de main pour ranger ou démonter ?

— Ça ira. Remettez juste tout dans les armoires avant de partir. Occupez-vous de Tom.

Je commençais à m’y faire, il me laissa de nouveau en plan et je filai droit dans la salle de bain. Il ne m’avait pas autorisé à l’utiliser, mais pas interdit non plus. Je fis rapidement ma toilette et me changeai. Bien plus vaste et avec la douche à part !

Tom était chez Nanny, l’auvent devant son véhicule avait été replié et le mobilier d’extérieur rangé lui aussi. En fait, mis à part les véhicules, plus rien d’autre ne traînait.

— Bonjour Olivia ! Pas trop mal dormi pour cette première nuit ? On m’a avertie que Lola était revenue chercher sa caravane ce matin.

— Bonjour ! Pas trop mal, mentis-je un peu. Oui, quelle histoire et je ne sais plus où loger désormais.

— Pourquoi pas chez Alex ? Il a une seconde chambre, celle du petit et il y a deux lits. Puisqu’il veut que tu t’en occupes, ce sera plus pratique.

— Faudrait qu’il pense à me le proposer. Mais cette Lola, elle avait plutôt l’air en pétard. Il y a eu des soucis entre eux ?

— Disons que… il y a de quoi. Mais elle l’avait bien cherché également. C’est une de mes nièces. Elle et Audrey ont toujours eu un terrible penchant pour Alex, bien que ce fût ma petite Laure qui gagna son cœur.

— Oh… Chris m’a… un peu raconté pour lui et Laure.

La vieille dame eut un triste sourire, cela me fendit le cœur. De songer à sa fille disparue si brutalement devait raviver sa douleur, je ne m’éternisai pas sur le sujet.

— J’ai ordre de récupérer Tommy.

— Il est éveillé depuis un moment, mais il n’a pas déjeuné.

— Pas grave, on va faire ça ensemble.

— Livia ! entendis-je depuis l’intérieur.

Je le repris, insistant sur la lettre o qu’il avait oubliée avant de le cueillir entre mes bras.

— Ooolivia. Comment vas -tu mon bonhomme ? Tu sais qu’aujourd’hui, nous partons tous pour une autre ville ?

— Toi aussi ?

Je me mis à sourire, il n’avait pas beaucoup parlé hier, j’avais même craint un blocage de ce côté vu les rapports houleux avec son papounet. Mais en fait non, il suffisait juste qu’il se décide. C’était bon signe, il commençait à m’apprécier.

— Oui, moi aussi. Enfin, je ne sais pas encore comment, mais moi aussi.

— Il y aura de la place avec Chris dans le 4x4. Le siège auto y est déjà installé de toute manière.

— OK, ça me va ! Prêt pour un petit dej de champion Tommy ?

Il était d’accord. Moi aussi, tout allait bien.

— A plus tard Nanny et merci de l’avoir gardé !

Cette fois, le petit déjeuner se passa plus simplement. Vassilis senior n’étant pas dans les parages, Vassilis junior était très calme. Je le voyais parfois passer devant le mobilhome ou gesticuler un peu plus loin, donnant des indications aux autres véhicules afin d’attacher les remorques et caravanes. C’était fou l’énergie qu’il avait à revendre ce type. Il ne tenait pas en place une minute. Mais je devais avouer qu’il avait l’air terriblement passionné par son travail. Quelque part, de se donner à ce point forçait le respect.

De mon côté, je débarbouillai le petit et le changeai puis rangeai un peu. Histoire que rien ne tombe et se brise durant le trajet. J’avais rempli une petite gourde d’eau et chipé un reste de paquet de petits gâteaux que je dissimulai dans mon sac, au cas ou il aurait faim en route lorsque l’on frappa brutalement à la porte pourtant ouverte.

— Si vous êtes encore là, descendez. Je dois bouger pour attacher la remorque.

— Il est toujours aussi dynamique ton papa ? demandais-je à mi-voix au petit.

Bien entendu il ne me répondit pas.

— C’est pas grave, on va voyager avec tonton Chris, il est plus sympa.

L’intéressé toussota.

— J’ai entendu, fit-il le tronc à l’intérieur.

Il n’ajouta pourtant rien de plus et remonta à l’avant. J’esquissai une petite grimace qui fit beaucoup rire le gamin et l’emmenai avec moi. Un ballet impressionnant de voitures et camping-cars se donnait dehors. Je n’y avais pas prêté attention, mais une partie était déjà prête à partir, garée le long de la place. Les chevaux étaient dans leur box et Alex manœuvra afin de se positionner face à l’une des plus grandes remorques.

Chris qui venait de fixer la caravane de sa mère et celle des costumes  et accessoires à l’arrière de son 4x4 nous rejoignit.

— Alors prête ?

— Quand il faut, il faut. Où allons-nous au fait ?

— À Guines, c’est à cinquante kilomètres environ, on en a pour une grosse heure, tranquille. Tu connais ?

— Pas vraiment, je n’habitais ici que depuis six mois et je n’ai pas beaucoup bougé.

— Nous serons installés dans un champ à proximité, ce sera plus spacieux et plus sympa pour les poneys aussi.

Je l’écoutai me raconter la fois où, en pleine ville, ces adorables petits chevaux s’étaient évadés, causant de grosses frayeurs aux terrasses alentour. Mais mes yeux étaient ailleurs. Notre grand patron s’échinait encore à droite et à gauche, aidant à reculer ici ou à fixer les remorques là-bas.

— Bon vous avez tous compris ? On doit y être dans une heure tapante ! Une fois là-bas, vous ne traînez pas, on monte le chapiteau principal et l’annexe. Chris, tu n’oublies pas les courses, on est lundi !

Il lui répondit d’un signe.

— J’aurais besoin des listes de tout le monde encore.

— Démerde-toi ! Olivia n’a qu’à te filer un coup de main.

— Bon… c’est toujours comme ça, sourit-il ensuite dans ma direction. Ça te dirait de venir avec moi au ravitaillement ? Et tant que tu y es, profite du voyage pour faire ta liste aussi.

— Une liste de courses ? répondis-je le suivant jusqu’à sa voiture.

— Oui, une fois par semaine, je fais les courses de tout le monde. C’est quelque chose côté organisation. Chacun fait sa popote de son côté et c’est retenu sur le salaire le plus souvent.

— Et si j’ai envie de m’acheter quelque chose moi-même ?

— Comme tu veux, c’est juste plus pratique.

— J’imagine que… enfin je ne sais toujours pas où loger. Ta mère pense que ce serait mieux chez Alex et surtout plus pratique pour les repas aussi. Je pourrais combiner ma liste avec la sienne.

Nous étions arrivés à la voiture, il ouvrit la portière et stoppa net.

— Vivre chez Alex, fit-il songeur. Ça, ce serait une super idée.

Que voulait-il dire par là ?

Nanny monta avec nous, à l’avant tandis que je profitai du trajet pour contacter John. Plutôt que de lui parler, j’envoyai un SMS. Tâchant de garder pour moi, une part de ma vie privée.

« John : Où es-tu ? »

« Olivia : Mieux vaut pas savoir »

« John : Même à moi ? Tu veux pas le dire ! »

Il avait l’air vexé, j’en éprouvais des remords.

« John : Il a été arrêté, il ne reviendra pas. »

« Olivia : Il est déjà revenu. Trois fois. »

« John : Oui, mais la, avec la récidive malgré l’ordonnance de protection, les plaintes et sans compter ce qu’il a fait, il est cuit. »

« John : de toute façon, s’ils le relâchent encore une fois je m’en charge »

« Olivia : ne dis pas de bêtises John. »

« John : mais où es-tu ? Chez une amie ? À Calais ? Ou ??? »

Sans réponse de ma part, le téléphone sonna.
John insistait, rappelant malgré que je le mis en sourdine.

— Tout va bien Olivia ? s’inquiéta Chris.

— Oui oui, c’est… c’est juste mon frère.

Évitant d’éveiller le moindre soupçon, je décrochai.

— J’ai trouvé un travail qui me permet de me déplacer, ça va aller. Je t’assure. Sinon ça va toi ?

— On s’en fout de moi ! C’est à toi qu’il s’en est pris.

— Ça ne ne voit plus déjà. Et toi, ne fais pas de connerie, promis ?

— Ouais… bon je dois y aller, je suis en plein cours.

— Je te rappelle, bisou.

John travaillait dans un restaurant, il était serveur et avait entamé une formation de sommelier en parallèle. Le retour imprévu de notre paternel avait déjà fichu sa vie en l’air deux fois. Ainsi que la mienne. À la troisième, il y a une semaine à peine, j'avais craqué. Je fis mes valises sans savoir où aller ni comment m’en sortir si je quittais à la fois appartement et boulot. Je suis donc restée calfeutrée chez moi durant trois jours entiers, à sursauter au moindre bruit. John étant absent pour deux longues semaines encore. La police m’annonça que notre père avait été arrêté, il n’avait même pas tenté de filer, il séjournait dans un meublé à moins de trois cents mètres de chez moi. Depuis quand ? Depuis sa libération ? Me surveillait-il ? Attendait-il le bon moment ?

Ce n’était pas la première fois qu’il me retrouvait et j’aurais tout donné pour que ce soit la dernière. Il était arrivé complètement saoul, hurlant et saccageant tout dans un premier temps puis s‘excusa pour fondre en larmes. Et lorsque j’avais cru qu’il fut calmé, sa crise empira.

— Livia ?

— Oui mon bonhomme ?

Tommy devait avoir repéré ma mine songeuse et peut-être bien une grimace qui m’échappa, il me tendit son jouet.

— C’est gentil mon chéri, mais garde-le.

Je n’allai pas jusqu’à penser qu’Alex deviendrait tout comme mon père, mais je ne pouvais m’empêcher d’y trouver une similitude. La perte de sa femme, son caractère changeant depuis, un enfant subissant. Mais Tommy avait cette chance que nous n’avions pas eue. Alex n’avait pas l’air d’un homme violent, mais renfermé, blessé au plus profond de son cœur.

Il y avait encore un espoir.