Vassilis Chapitre 3


Publié le Lundi 12 Juin 2017

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Chris devait retourner à ses occupations. Il maintenait cette décision unanime de laisser Tommy à la charge de son père. Le souci c’était que l’intéressé ne revenait pas ! Je tâchai donc de faire en sorte que le petit termine de manger. Il n’était pas responsable après tout.

— Une dernière bouchée pour papa ! fis-je approchant la cuillère de sa mignonne petite bouille.

Il fit une terrible grimace, étirant sa bouche vers le bas, prêt à pleurer de nouveau. Apparemment, je devais changer de tactique et éviter de mentionner son papa. Pas de soucis, j’avais d’autres cartes en main.

— Je vais tout manger à ta place, attention ! plaisantais-je.

Il m’observa de ses grands yeux, soudainement outré que je touche à son petit déjeuner, tendis sa menotte vers moi et entonna un long et adorable « non ».

— Mais il en reste beaucoup, je vais être obligée si toi tu ne manges pas.

Un nouveau « non » accompagné d’un mouvement de tête, il ne tarda pas à sourire puis à froncer des sourcils dès que je faisais mine d’approcher la cuillère de ma bouche et de l’avaler moi-même.

Ce petit était un chou et son père un crétin.

Finalement il picora un quart de son bol de céréales. Il ne semblait pas avoir très faim. Avec son père, il en avait mis partout. Aussi je cherchai sa chambre afin de le changer. Je tombai sur celle de son géniteur en premier. C’était un peu comme de pousser la porte d’un sanctuaire qu’il ne vaut mieux pas approcher. Je n’insistai pas.

Leur camping-car était vraiment magnifique, mais un désordre phénoménal y régnait. Le coin-cuisine débordait de vaisselle sale et d’emballages de nourriture. On ne distinguait plus vraiment la couleur du sol. Et les chambres étaient envahies de linges disposés en piles douteuses. Il y régnait comme une odeur de vieille chaussette, de tabac froid et de relent de toilette. Merveilleux environnement pour un enfant.

Je trouvai rapidement un sweat propre et lui enfilai ; m’attendant à tout instant que Tommy se révolte d’être ainsi manipulé par une inconnue. Mais il n’en fit rien. Au contraire, je n’eus qu’à le lui demander et il leva les bras. Une première fois pour le déshabiller, la seconde pour l’enfiler. Il devait passer si souvent de main en main qu’il ne se braquait pas d’une paire supplémentaire.

Je ne pouvais m’empêcher de me désoler de l’état lamentable des lieux. Partout où je posai mes yeux, je n’aurais osé poser le petit. Un peu de ménage ne ferait pas de mal, je m’installerai ensuite dans mon mini chez moi. Après tout, je n’avais qu’une valise à défaire et pas vraiment l’envie de rester cloîtrée dans ma boite à sardine.

Je gardai Tommy tout en donnant à cet endroit son allure d’autrefois. Il était assis sur la table et jouait avec mon porteclé en forme d’ours en peluche. Au final, il fut très sage. Pas du tout colérique comme tout à l’heure. Un vrai petit ange.

En un sens, je comprenais que tous se soient ligués contre Alex pour le forcer à s’en occuper, mais cela n’avait pas servi à grand-chose. Au lieu de cela, il s’en était détourné et m’en avait refilé la responsabilité. Surement parce qu’il avait compris que je n’aurais d’autre choix que de prendre la relève. Mais tout de même ! Ce petit avait besoin de ses parents et surtout de leur amour et de leur attention, il ne lui restait plus que son père. Un père fuyant, au mauvais caractère et préférant s’occuper d’autres responsabilités.

Si j’avais bien compris ce que me raconta rapidement Chris avant de partir, ce cirque était pourtant une histoire de famille. Auparavant, c’était les parents d’Alex qui le géraient, mais monsieur Vassilis souffrit subitement de graves problèmes cardiaques et son épouse insista pour qu’il passe le flambeau à l’un de ses fils afin de se poser et de se reposer. Ce fut Alex qui prit la relève. Ils vivaient du côté de Lyon à présent. C’est également à cette époque qu’ils fusionnèrent avec les Samweli. Dont Chris, Laurie, Nanny et Daisy que je n’avais pas encore rencontré.

Il leur était arrivé une drôle d‘embrouille. Leur propre père, patron de la troupe et donc l’époux de Nanny, eu une aventure. Ce qui le poussa à divorcer, laissant sa femme de côté tout en faisant toujours partie de la troupe. La pauvre, vivre avec sa rivale n’avait pas dû être drôle tous les jours. La nouvelle arrivée ne participait pas à la vie du cirque et dilapidait pratiquement tous les bénéfices en futilités. Tout d’abord, ils durent se séparer d’une partie des animaux afin d’éponger leurs dettes, ensuite de quelques membres. Cela alla de mal en pire, le cirque Samweli courrait à la ruine. Puis un beau jour, père et belle-mère ont disparu. Comme ça, sans prévenir ni même donner signe de vie par la suite. Pas même à leurs enfants. Et avec la caisse !

Les Samweli et les Vassilis se connaissaient déjà, ils étaient un peu concurrents, car chaque année se jouait une sorte de course de vitesse à celui qui obtiendrait les autorisations de donner leur représentation dans telle ou telle ville. Chris m’expliqua qu’ils avaient même failli en venir aux mains plus d’une fois. Le caractère ombrageux d’Alex y étant pour quelque chose. Pourtant, lorsqu’ils furent à la déroute, il n’hésita pas à leur proposer de s’associer. Sous le nom de Cirque Vassilis bien entendu. Alex et Laurie devinrent proches, eurent le petit Tom et… je connaissais la triste suite.

À l’époque, Alex était trapéziste, Laurie aussi. Ils avaient mis au point un numéro ensemble et faisaient un tabac chaque soir de représentation. Jusqu’au jour où une défaillance technique provoqua la chute. Ils tombèrent tous les deux, sans filet.

Bien que je n’excusais pas son comportement pour ça, j’en avais le cœur en deux. Songeant à ce petit, réclamant sans doute sa mère et ne comprenant pas. Voyant son père l’ignorer de plus en plus.

Vaisselle faite. Chambre du petit rangée, je laissai celle du paternel en l’état, ça lui apprendrait. Cendriers et poubelles débordants, vidés. Les sanitaires fleurant la javel et l’odeur des pins. Et le sol en train de sécher. Je m’assis sur le marche pied de l’entrée. Entre temps, Tom jouait sagement sur le divan avec une babiole en plastique trouvée dans sa chambre, il était en chaussettes et se glissa jusqu’à moi.

— Avec tout ça, je commence à avoir faim. Pas toi bonhomme ?

Pour toute réponse, il m’offrit son jouet avant de se blottir contre moi pour un calin. Je ne m’attendais pas vraiment à ce que mon nouveau patron me félicite pour tout ça, mais c’était sans importance. Je venais de recevoir mieux qu’un salaire.