Vassilis Chapitre 2


Publié le Vendredi 09 Juin 2017

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Ah mince ! J’allais travailler pour le moins sympa du groupe. Mais à mon sens, l’un des plus mignons, cela compenserait peut-être son caractère. Et puis, je pouvais m’être trompée sur lui et que d’avoir surpris les gamins ennuyer les poneys avaient fait ressortir sa mauvaise humeur. Je tentai une approche, de nouveau la main tendue, me présentant de nouveau.

Et de nouveau, il la laissa en plan. La politesse était une option chez lui ?

— Bon Nanny a dû vous expliquer… quelles sont vos références ?

— Vous n’avez pas lu mon CV ? demandais-je étonnée de sa question.

— C’est Chris qui s’en est chargé. Vous avez travaillé avec qui ?

— Heum… et bien, chez Garlic. Surtout du secrétariat. Ensuite auprès d’un courtier en assurances lorsqu’il a pris sa retraite. Et...

— Quoi ? Que du travail de bureau ? me coupa-t-il. Et dans un cirque ? Ou dans le domaine du spectacle ?

— Jamais.

Il leva la tête, je l’imitai apercevant le Chris en question glisser le long d’une corde. Il atterrit devant nous, frais comme la rosée.

— Elle a fait du baby-sitting. Elle est patiente, ponctuelle et très sympa. Tu verras, elle va te plaire, fit-il comme s’il avait saisi le désappointement de son patron.

Il acheva ses propos par une petite claque amicale sur son bras, ce qui n’avait pas l’air de le détendre plus que ça.

— Elle me plait déjà à moi.

— Et aucune expérience dans notre domaine. Merveilleux, ironisa-t-il.

— Mais j’apprends vite ! les coupais-je.

Ils se tournèrent vers moi, l’un ravi, l’autre perplexe.

— Et je rêve de voyager, cela ne m’ennuie pas si l’on bouge souvent, au contraire. Je peux vous aider pour la paperasse, répondre au téléphone.

— Primo. Je ne vais pas confier la gestion du cirque à la première venue. Secondo, il n’y a pas de ligne fixe ici, fit-il brandissant son portable. Et je suis assez grand pour répondre moi-même.

— En gros, vous ne cherchiez personne.

Son air confirma mes craintes.

— Alex ! Tu dois te décharger un peu ! s’indigna l’acrobate. Merde ! Tu es à cran depuis trop longtemps, ça fait tourner tout le monde en bourrique. Et puis, pense à Tommy ! Au spectacle ! Elle va pouvoir remplacer Lola.

Le boss se tourna vers moi.

— Vous avez déjà assisté un magicien ?

Cela ressemblait à une question piège sur laquelle l’assurance de garder mon emploi reposait. Je ne devais pas faire de faux pas.

— Non. Mais j’en rêve !

Il en claqua les mains sur les hanches et revint vers son ami.

— Totalement incompétente ! Et ne mêle pas Tommy à ça. Maintenant, j’ai à faire.

Je le regardai partir sans vraiment savoir où j’en étais. Étais-je embauchée finalement ou non ? Je me confiai auprès de Chris.

— T’en fait pas, il fait sa mauvaise tête. On t’a déjà montré ta caravane ?

— Cela signifie que je suis prise quand même ?

— Il a signé ton contrat ce matin de toute façon. Viens.

Il me fit traverser le campement, et m’indiqua ce qui ressemblait à un gros suppositoire ratatiné posé sur roues. Ici non plus, la porte n’était pas verrouillée, il me fit entrer.

— Ça te plait ?

Je n’osai pas avouer que je la trouvais minuscule. Un espace en U avec des banquettes et une table se transformant en lit, une mini cuisine ainsi que les sanitaires. J’allais être à l’étroit et grimaçai légèrement. Ma valise eut même de la peine à passer la porte.

— Qui est Tommy au fait ? fis-je afin d’esquiver cette douloureuse déception.

— Ah lui non plus tu ne l’as pas encore rencontré. Je suis sûr que tu vas en être gaga.

Nous étions à deux pas de l’un des plus grands mobilhomes sur lequel était écrit Vassilis en larges caractères. Des cris provenaient de l’intérieur.

Non, des hurlements plutôt !

Chris m’invita à entrer comme si la chose était normale. Le séjour à lui seul était aussi grand que mon dernier studio. Un salon en coin, une vraie table avec de vraies chaises, sans banquettes fixes. Et autour de cette table, Alex ainsi qu’un petit bonhomme d’environ trois ans. C’était lui qui hurlait, barbouillé d’un reste de céréales.

Alex tenta de lui essuyer la bouche, un peu brusquement. L’enfant se débâtit, secoua la tête tentant de lui échapper et hurla de plus belle. À cet âge ils avaient du coffre, Chris s’en boucha les oreilles. Exaspéré, le big boss jeta la serviette sur la table et se leva.

— Quoi encore ? nous cracha-t-il au visage.

— Rien. Olivia voulait faire la connaissance de Tommy. C’est tout.

— C’est chose faite. Bon, où est Nanny ? Elle devait le faire manger.

— Elle t’a dit qu’elle ne viendrait plus s‘en occuper pourtant. Ni elle ni personne.

— Et je fais quoi moi s’il traine dans mes pieds !

Incroyable ! Si je devinais juste le petit était son fils et lui, bougre d’andouille le considérait comme un boulet. À ses mots, Tommy hurla de plus belle. Il ne faisait pas un gros caprice, non cela se voyait il pleurait vraiment.

Comme je l’avais précisé sur mon CV, je m’étais effectivement occupée d’enfants à une époque, cela faisait partie du concept d’éducation très personnalisé de mon père. Pas de loisir, pas de repos, que du boulot sinon rien dans les assiettes. Cela remontait à mes études. Mais devant cette scène mon sang ne fit qu’un tour. Je pris le petit dans mes bras et le consolai un peu. J’espérais que cette brute ne l’avait pas maltraité en plus de ça sinon je me rendrai directement à la police en sortant d’ici. Mis à part des rougeurs au visage dues à son chagrin, il ne semblait pas marqué.

— Pourquoi vous le laissez pleurer comme ça ?

— Vous en avez de bonnes ! Il me fait le coup tout le temps ! Il est insupportable !

— Ce ne serait pas plutôt son père qui est insupportable !

Il soupira bruyamment et quitta les lieux.

— Occupez-vous-en si ça vous chante, vous êtes mon assistante après tout non ?

— Hey ! Mais pas…  Revenez ici !

Il était déjà trop loin pour m’entendre et je soupirai à mon tour, plus calmement.

— Allons, allons, c’est fini, fis-je au petit tout en le berçant doucement avant de me tourner vers Chris.

— Qu’est-ce qui se passe avec cet enfant ? Où est sa mère ?

— Sa mère… elle n’est plus là comme tu peux le constater. Et depuis, il le laisse un peu de côté. Enfin non, il le laisse beaucoup de côté. On s’en occupe à tour de rôle, Tommy dort le plus souvent chez Nanny, sa grand-mère.

— Tu veux dire que Nanny est la mère d’Alex !

— Non ! La mienne ! Enfin, c’est vrai, tu as encore tout à découvrir. J’avais une sœur, Laurie. Elle et Alex sont les parents du petit Tom. Il y a deux ans de ça, elle a eu… un accident, avoua-t-il avec peine. Depuis ben… je crois qu’il ne parvient pas à s’en remettre, ni même passer plus de cinq minutes avec lui.

— Petit bout de chou, il n’y peut rien.

Le petit bout s’était un peu calmé, et suçotait ses doigts, pressé contre mon sein. Il hoquetait encore par moment et mon cœur se fendilla d’entendre cette histoire. J’avais moi-même perdu ma mère trop tôt, ce qui engendra l’espèce de tyran que devint mon père. Il avait quelques antécédents autoritaires, mais rien d’aussi cauchemardesque qu’après sa disparition. Je ne pouvais que comprendre et imaginais trop bien à quoi la vie de ce petit bonhomme était vouée.

— D’habitude, c’est Nanny ou Daisy qui lui donne à manger, mais elles se sont un peu liguées pour le forcer à s’y remettre. Perso, j’y crois pas trop. Tu as vu le résultat.

— Bon… ben comme je suis aussi la pour ça, on va se débrouiller.

J’étais partante pour un travail administratif dans un cirque et me voilà vouée à devenir baby-sitter. Sans compter cette histoire d’illusionniste. J’observai la petite bouille de celui qui se remettait doucement de ses émotions dans mes bras, ses grands yeux verts, semblables à ceux de son père qui me fixaient interrogateurs. De toute manière, il n’était pas question que je rebrousse chemin. Plus maintenant.