Vassilis Chapitre 1


Publié le Jeudi 08 Juin 2017

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Un cirque !

Si l’on m’avait dit, il y a encore deux jours à peine, que j’allais travailler dans un cirque, je ne l’aurais jamais cru. Et pourtant, j’y étais !

La tente, magistrale, aux rayures verticales rouges et noires était dressée au milieu de la grand-place et entourée par des caravanes et camping-cars bariolés ainsi que de camions. Tel le donjon d’un château protégé par ses remparts. Impossible de se glisser entre les véhicules garés au centimètre près. Seule l’entrée face à la mairie rendait cet univers insolite au goût de merveilleux accessible. Et encore, je supposais que le 4x4 garé devait clore le tout pour la nuit. Je parvins tout juste à m’y faufiler.

Avant d’aller me présenter, j’en fis le tour, tirant une énorme valise à roulettes contenant une partie de ma vie derrière moi. J’ouvrais des yeux émerveillés avec la sensation d’avoir de nouveau dix ans.

Je longeai un grand camping-car sur la gauche jusqu’à un parc aménagé pour trois adorables poneys chocolat à la crinière blonde. Il y avait d’ailleurs un groupe de gamins tout aussi intrigués que moi. J’imaginais qu’à force de vivre en ville, ils ne devaient pas voir de chevaux bien souvent. Du moins, c’est ce que je pensais jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’ils tentaient de crocheter le cadenas de l’enclos.

— Vous êtes surs que c’est une bonne idée ? fis-je les poings sur les hanches et prenant mon air le plus sévère.

Peine perdue, l’un haussa des épaules et maugréa que j’aille voir ailleurs,  tandis que les deux autres achevaient leur mauvais plan.

— Hey ! Qu’est-ce que vous fichez encore là ? fit subitement une voix plutôt autoritaire derrière nous. Vous allez leur foutre la paix et dégager !

Je ne fus pas la seule à sursauter, les gosses en firent tout autant avant de détaler dans tous les sens.

— Et que je ne vous y reprenne plus ! Sales gosses !

Il s’agissait d’un homme plutôt mince aux cheveux mi-longs et aux boucles sombres indisciplinées. Un reste de mousse à raser entourant son menton indiquait qu’il avait dû interrompre une opération délicate pour les faire déguerpir. Il avait à la fois le plus profond et le plus beau regard jamais vu, j’en restai figée sur l’instant.

Cet instant de rêve fut subitement interrompu.

— Le spectacle est à dix-huit heures, personne n’a à trainer par ici, acheva-t-il d’une humeur égale. Et la sortie est par là.

Son ton ne laissait pas vraiment de possibilité de discuter, mais je n’étais pas venue pour tenter d’apercevoir les animaux contrairement à ceux qu’il s’était chargé de faire fuir.

— Je ne trainais pas, je suis Olivia. Je viens pour le job d’assistante.

Il sembla se raviser sans pour autant se montrer plus amical. Décidée à sympathiser, je tendis la main, il me laissa en plan.

— Allez voir Nanny. La caravane avec l’auvent. Elle vous expliquera tout ce qu’il faut savoir. Ensuite, venez me voir.

— Heu OK. Merci.

Il tourna les talons aussitôt, je n’eus que le temps de le remercier, stupéfaite par son accueil. Mignon, mais pas très sympa, songeais-je pour le coup. J’espère que ce n’est pas le boss ici. Non, il a l’air trop jeune. Bon, allons voir cette Nanny !

La caravane en question, installée à l’entrée était également celle destinée à vendre les tickets. Au moment où j’avançai le poing vers la porte afin de frapper, celle-ci s’ouvrit sur un homme plutôt grand, aux cheveux blonds foncés et au regard azur. Mince, son costume de scène moulant composé d’un débardeur et d’une sorte de collant opaque noir trahissait une musculature fine et travaillée. Il sourit.

— Nanny, tu as de la visite ! lança-t-il derrière lui sans me quitter des yeux. Bonjour !

— Bonjour, fis-je ravie de dénicher quelqu’un d’amical finalement.

Immédiatement, il se fit plus charmeur, se penchant, coude contre le chambranle en aluminium et affichant un sourire quasi irrésistible. De quoi fondre sur place.

— Vous devez être Olivia ! nous coupa la voix chevrotante d’une vieille dame.

Et ce devait être la fameuse Nanny. Le bellâtre s’écarta et se glissa hors de l’étroite caravane, laissant apparaître ce qui devait être la matriarche de la troupe. Elle avait tout d’une diseuse de bonne aventure effectivement. La longue robe sombre, le châle mauve ainsi que d’innombrables colliers. Ses cheveux grisonnants étaient à demi masqués d’un bandeau à perles.

— Oui, en effet, ravie de vous connaître. Un homme assez autoritaire m’a dit de venir vous voir, que vous m’expliqueriez en quoi consiste mon travail. Il ne m’a pas dit son nom.

— Oh… brun, petite barbe, les yeux gris vert et plutôt mal levé ?

— Oui.

— Vous avez dû croiser Alex, firent-ils en chœur.

— Et moi, c‘est Chris ! enchaîna l’Apollon, me tendant la main.

Je la serrai. Elle était à la fois ferme et souple, et lui peu enclin à me la rendre de suite. Je récupérai finalement mes doigts, embarrassée par la situation.

— J’y retourne avant de me faire engueuler. Nanny, si tu as besoin d’autre chose, tu sais où me trouver.

Il fila vers le chapiteau principal avec une certaine agilité. Je ne pus m’empêcher de le suivre des yeux une petite seconde de plus.

— Il est trapéziste ou quelque chose comme ça ?

— Acrobate et jongleur. Alex a supprimé le numéro de trapèze depuis un moment déjà. Trop dangereux selon lui.

— Dommage, c’est un numéro fascinant.

— Vous semblez aimer le cirque, mademoiselle… enfin, je peux t’appeler Olivia ?

— Oui bien entendu. Eh oui, j’aime beaucoup, enfin comme tout le monde, je suppose. Vous vendez du rêve.

Elle sortit, ferma derrière elle sans verrouiller et me tendit son bras. Je glissai le mien et remarquai qu’elle éprouvait un peu de mal à marcher, nous avançâmes lentement. Après tout, j’avais tout mon temps.

— Tu peux laisser ta valise, personne ici ne viendra y toucher. Viens, on va faire le tour.

— Je ne voudrais pas vous fatiguer ni vous mettre en retard.

— Je ne suis plus trop utile ici ma petite, je vends juste les entrées à présent.

— Et que faisiez-vous avant ? demandais-je tout en marchant à son rythme.

— Diseuse de bonne aventure.

Je l’aurais parié.

— Sinon, je m’occupais des animaux aussi, mais nous en avons dû nous séparer de beaucoup d’entre eux à une époque. Sans compter les ligues de défenses animales qui font beaucoup de bruit. Aujourd’hui, c‘est Daisy, ma fille qui s’en occupe. Sa caravane est juste après celle d‘Alex que tu as vu tout à l’heure.

— Alex… Vous aviez raison, il avait l’air mal levé.

— Il est toujours comme ça, mais au fond c’est un brave garçon. Tu verras.

Je devais avouer qu’ils étaient terriblement bien organisés. Au centre se dressait une vaste tente ainsi qu’une seconde plus allongée et ouverte aux extrémités à l’arrière. Je devinais qu’elle devait servir d’entrée des artistes et dissimuler du matériel ou quelques aspects techniques.

— Et j’ai vu que vous aviez des poneys ?

— Oui. Il fut un temps où nous possédions même un couple de lions. En plus des trois poneys, il y a les caniches.

Je souriais, déjà impatiente de les voir à l’œuvre. J’espérais alors que mon travail ici me permettrait d’assister aux représentations.

— Que devrais-je faire exactement ?

— Tu seras l’assistante de notre grand patron. Il a beaucoup trop d’obligations pour un seul homme et se borne à tout vouloir gérer seul. Nous tentons désespérément de le convaincre de déléguer un peu. Il est terriblement sous pression ces derniers mois. Tu l’aideras pour ce qui concerne certains aspects domestiques et administratifs. Et ce n’est pas tout ! Tu auras même un rôle à jouer dans le spectacle ! m’assura-t-elle.

Subitement, j’étais ravie !

— Vraiment ?

— Oui. En tant qu’assistante dans le numéro d’illusionnisme.

Excellent ! Allais-je être coupée en deux ? Ou vouée à disparaître pour réapparaître dans le public ? J’étais plus encore curieuse de pouvoir enfin connaître les secrets de ces tours.

— Tu commenceras lorsque nous serons dans la prochaine ville, nous partons demain matin. Pour ton costume, tu verras avec Daisy.

Elle me parla brièvement de chaque artiste au travers de sa spécialité et nous croisâmes quelques-uns en passant, nous saluant avec le sourire. Je tachai de tout retenir. Entre temps, Nanny me proposa alors d’entrer par la grand-porte, ou pour être exacte, par la grande entrée du chapiteau. Il semblait plus vaste vu de l’intérieur et tel que je l’imaginais. Des gradins, des sièges VIP au-devant de la piste saupoudrée de sable blanc et, au centre de celle-ci, ce fameux grincheux de tout à l’heure entouré de deux jeunes athlètes.

— Voilà pour le tour du propriétaire. À présent, il te faudra voir avec lui ce qu’il attend exactement de toi.

— Et où est-il ?

— Juste là, me fit-elle à ma plus grande surprise, le désignant. Alexandre Vassilis du Cirque Vassilis. Tu seras son assistante.