Gaëlle Laurier

Auteur de romances

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Ellipse de Philippe - 9


Séraphin.

 

Le commandant se retrouvait dans une situation assez peu ordinaire. À savoir qu’il hésitait entre nous chauffer les oreilles pour notre petite farce ou s’en amuser avec nous. En tout ce fut trente-quatre pièces d’artillerie lourde que l’on trouva au fond de l’eau. Personne ne comprenant ce qui avait bien pu passer par la tête des espagnols de vouloir eux-mêmes noyer leur propre matériel militaire. Les spéculations faisaient le tour du camp, arriveraient bientôt en haut lieu, mais nul ne trouvait d’explication valable. L’on préféra nier cet exploit qui fut malgré tout chuchoté, mais sans être tout à fait officiel.

— Rendez-vous compte, nous avait-il sermonné tels deux enfants turbulents, nous envoyons des éclaireurs et que font-ils ? Ils trouvent le temps long et prennent le risque de se faire repérer, de faire échouer toute l’opération pour une farce potache ! Rompez, messieurs ! Que je ne vous revoie plus ! D’ici à quelques jours, vous serez chez vous !

Tout comme le reste des troupes, nos paquetages furent faits dans les temps qui suivirent, une bataille de gagnée, mais pas la guerre, la nôtre en resterait là. Nous remontâmes sur Paris, prenant le temps de stopper dans les auberges les plus accueillantes en cours de route. Je n’étais pas pressé de rejoindre mon univers et en serait même venu à préférer bifurquer par notre campagne ainsi que le manoir de mon père. Cependant, j’aurais alors du justifier mon absence, bien que celle-ci servit le roi tout autant. Tout comme j’aurais dû, par souci d’honnêteté, revendiquer ne plus vouloir de ce rôle de libertin de cour.

Le courage cette fois me manqua.

 

Nous attendions le carrosse par un matin proche de l’automne. Un léger givre bien en avance couvrait déjà les pâtures et les toits alentour. Philippe, plus frileux que moi, dansait d’un pied sur l’autre alors que nous attendions le cocher chargé de nous mener à bon port. Nous y étions presque.

— Mes excuses mes seigneurs, fit celui-ci avec une bonne heure de retard, mais il m’a fallu trouver de quoi remplacer l’un de mes chevaux. J’ai dû monnayer et discuter longuement avec l’un des péquenauds de la région afin qu’il me cède celui-ci sans trop me voler. Je l’attèle et suis à vous dans un moment, prenez place.

Nous ne nous formalisions pas pour cela, cela faisait partie des aléas des longs voyages et nous n’étions pas de nature à houspiller au moindre mal. Seule la fraicheur matinale incita Philippe à bougonner face à l’attente, il s’emmitoufla dans une couverture laissée à notre attention et finalement, se réchauffant plus que nécessaire, s’endormit une partie de la route. N’ayant rien pour me divertir, je ne tardai pas à l’imiter.

Ce ne fut qu’en cours d’après-midi que, alerté par les cris du cocher et de son aide que nous fûmes tirés de nos songes. Je sortis le tronc par la porte afin de comprendre ce qui se tramait.

— Holà ! Que se passe-t-il ?

— Cette carne s’est emballée pour trois fois rien ! hurla le cocher.

Le bruit des sabots et des roues sur les dalles mal serties d’une route chaotique couvrait pratiquement sa voix.

— Je vais tâcher de calmer la bête, ajouta-t-il avant de se redresser debout malgré le tangage.

Ce fou ne comprenait-il pas à quel danger il s’exposait ou était-il assez désespéré pour courir le risque ? Que comptait-il faire ? Terminer le domptage de cet animal peu enclin à tirer l’attelage en pleine course ? Il eut à peine avancé la main qu’il perdit l’équilibre et bascula, tombant sur le bas côté de la route. Le fait qu’il beuglait encore nous assurant que s’il avait quelques os de brisés, il était toujours en vie.

— Philippe ! Les chevaux sont fous et le cocher est tombé de son siège, je dois récupérer les rennes.

— Je t’accompagne !

Chacun par l’une des issues, nous escaladons l’habitacle, nous hissant sur le toit. Outre le fait de devoir calmer l’attelage, c’était de stopper cette course qui nous parut le plus logique. Ainsi nous pourrions récupérer le propriétaire et terminer ce voyage, mais avec l’étalon énervé à l’arrière cette fois.

— Entendu ! Mais c’est à moi que revient le privilège de jouer les équilibristes !

Il se plaça sur le siège, actionnant le frein du pied, y mettant toute sa force alors que je tentai, tout comme le pauvre homme avant moi de m’avancer en équilibre jusqu’au plus proche des équidés. Ce ne fut qu’une fois sur le dos de l’animal, prenant les rênes à pleine main que je pus le faire ralentir, incitant le reste de l’attelage à l’imiter. Ce qui ne se fit pas sans mal vu l’état lamentable de la route de terre sous nos roues. Une bosse imprévue faillit me désarçonner dans un mouvement d’une violence inattendue.

— Attrape ! fis-je tout en tendant le bras afin que me comparse se saisissent de la lanière de cuir et termine le travail.

Nulle main ne vint à mon secours. Je me tournai. Philippe ne se trouvait plus à sa place.

— Bougre d’idiot, pris-je cela à la plaisanterie. N’as-tu pas plus d’agilité que ce pauvre vieux cocher !

Tirant moi-même sur les rennes, incitant l’attelage à bifurquer vers les hautes herbes, ils finirent par ralentir. Mais j’avais distancé mon ami de plusieurs centaines de mètres que je me hâtai à parcourir, prêt à me moquer de sa maladresse.

Son corps gisait au milieu de la route. Je m’attendais à ce qu’il se redresse à chaque seconde passée à courir vers lui, qu’ils e plaignent de quelques contusions et que nous puissions en rire des soirs durant autour d’un bon feu après cela.

J’appelai, le bousculai afin qu’il revienne à lui, le tournant finalement sur le dos soudainement fou de peur.

— Philippe !

Je n’eus pas même un dernier mot, une boutade comme celles qu’il aimait me servir. Juste une lèvre amochée, un visage blême, une bouche ouverte de laquelle ne sortirait plus aucun son. Son cœur avait cessé de battre. Ainsi bêtement, sa chute lui avait été fatale. Après avoir survécu à la bataille contre les Espagnols, après avoir risqué nos vies dans de réels dangers, une chute, une stupide chute me l’avait enlevé.

Je revins à Paris, comme changé par cette perte. Pris la décision de me rendre au domaine des Saint Josse afin d’annoncer la chose moi-même. Son père, pourtant toujours aussi assuré d’avoir fait le bon choix en le répudiant à cause de ses amours coupables ne put fermer son visage à la douleur qui l’accabla soudainement. Ainsi espérait-il qu’il se ravise, oublie cette femme, cette querelle et revienne afin d’avoir le loisir de lui pardonner. Cela ne se fit jamais.

L’on dit qu’il ne lui survécut pas, que les domaines s’égarèrent dans d’autres mains, faute d’héritage. Mais cela, je m’en préoccupai bien peu je dois dire.

Je partis ensuite pour les terres des Monllieu. Revoir ce père qui aurait pu lui-même y perdre un fils. Même les sarcasmes de mon frère d’adoption ne purent me sortirent de mon effroi.

Certes, j’étais décidé à ne plus jouer le jeu jusque-là. Mais désormais, l’absence de mon ami, de celui qui peu à peu m’avait ouvert les yeux changeait la donne.

Je rentrai chez moi, le logis ne m’avait jamais paru aussi lugubre et sans âme. Aucun ami ne m’attendait au coin du feu ni ne me houspillerait plus lorsque je rentrerai avec le premier venu. Au loin les discussions enflammées, les rires et les projets insaisissables que nous faisions. L’espace d’un instant, j’eus l’envie de détruire chaque parcelle de cet endroit comme si cela suffirait à faire taire ma peine.

Mais au lieu, je montai dans ma chambre. Dentelles, poudre, parfum, manières. J’enfilai de nouveau la panoplie de Séraphin. Que ferais-je d’autre et de mieux ? Seul. Rien.