Gaëlle Laurier

Auteur de romances

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Ellipse de Philippe - 8


Séraphin.

 

— Déjà de retour ? fit mon ami, installé devant la cheminée, un roman aux pages cornées entre les mains.

Je m’étais rendu au Louvre comme à peu près chaque jour et bien entendu, il s’attendait à m’entendre rentrer qu’à la nuit tombée. Soit seul et vidé tant de fatigue soit accompagné et potentiellement prêt à m’épuiser.

Mais pas cette fois.

Dentelles, poudre, parfum, manières. La panoplie de Séraphin, créé pour paraitre et dissimuler sa nature aux yeux de tous m’accompagnant. Quelques pas dans l’un des petits salons, les yeux ouverts cette fois à observer ceux que j’appelais mes amis, mes amants m’avaient fait rebrousser chemin. Leurs rires faux, leur attitude hypocrite servant toute une panoplie de compliments par devant, de moqueries par-derrière me renvoyèrent ma propre image. Je me tournai vers l’un des miroirs disposés afin de se repaitre d’une beauté illusoire cachée sous le talc. Cette fois, j’y vis un étranger, une marionnette, un fantoche.

Je fis demi-tour. Pressé comme poursuivis par mon ombre et revint m’enfermer chez moi, montai dans ma chambre sans même répondre à l’interrogation de Philippe et ôtai ce qui couvrait mon visage. L’acteur souhaitait-il quitter la scène ? A contrario de ces fabuleux artistes qui eux s’affichaient dans la lumière, je vivais dans l’ombre de ce personnage créé pour tromper. Tâche bien nécessaire afin de m’immiscer partout sans être inquiété. Un devoir sans lequel je serais sans doute mort depuis bien longtemps, mais qui ne faisait pas de moi un homme vivant pour autant. Alexandre le gamin des rues était bel et bien mort au final. Cependant, je ne parvenais pas à en faire le deuil.

Tout comme je ne parvenais pas à me voir subir une autre existence. Qu’aurais-je fait d’autre et de mieux ? Et de plus, quel genre de fils indigne, de traite à la couronne j’affichais là avec de telles pensées ?

— Tout va bien Séraphin ? Tu as cet air étrange de ceux ayant croisé un fantôme.

— C’est tout comme mon ami, mais ce n’est rien. Demain, il n’y paraitra plus, fis-je me fixant intensément dans le miroir. Demain, face à moi, il y aura un autre homme.

 

Et le lendemain justement, j’eus mieux à faire qu’à trainer dans les salons, mal accompagné.

En ces temps troublés où rien n’était vraiment stable, et surtout pas les moments de paix entre les nations, il arrivait que l’on fasse appel aux personnages de l’ombre pour quelques missions bien en dehors de Paris. Habituellement, je n’aimais pas me mêler des histoires de guerre, mon domaine était la capitale, ses visages et ses secrets, mais je songeais alors qu’il me ferait le plus grand bien de m’en éloigner.

Ou projetais-je inconsciemment de m’éloigner de ce que j’étais ?

Je laissai donc à Philippe le soin de garder mon logis, il refusa.

— Je n’ai nulle envie de prendre du gras au coin du feu et je sais manier une arme mon ami, ne l’oublie pas.

Ainsi il m’accompagna dans cette aventure. En cet été de l’an de grâce 1637, les troupes espagnoles se rassemblaient dangereusement dans le sud du pays et les deux gaillards que nous étions ne seraient pas de trop. Nous ne possédions aucun grade, mais de l’audace à revendre ainsi que ma spécialité. L’infiltration ainsi que la recherche de renseignements. Je regrettai juste de ne point parler la langue de nos ennemis ou alors avec un accent si terrible qu’il eut mieux valu que je passe pour muet. Mon compagnon, quant à lui se débrouillant mieux, nous voici à avancer en lignes ennemies. Au culot.

Des uniformes empruntés à deux pauvres bougres de la garde, à présent égorgés dans les buissons, nous devions repérer et noter ce qui faisait leur force. Pièces d’artillerie, estimation des munitions ainsi que des unités. Plusieurs tentatives de forcer ce campement avaient échoué, grâce à ces informations précises, les essais futurs ne pouvaient que se montrer concluants.

— J’en ai compté une soixantaine !

— Cela fait un bon nombre ! En plus des quatorze mortiers. Les munitions étant gardées au centre du camp. Je parierai pour une attaque sur plusieurs fronts, chuchotais-je.

— Aurais-tu laissé traiter tes oreilles du côté de nos officiers également ?

— C’est fort possible. J’aime savoir ce qui se prépare que l’on m’y ait invité ou non, déformation professionnelle. Ils espèrent non seulement les prendre par surprise, mais créer quelques diversions. Oh… et d’ailleurs, cela me donne une idée. Que dirais-tu de lancer les festivités ?

— À quoi songes-tu ?

— Quelques pertes afin de les maintenir occupés quelques heures. Vois-tu, le terrain est légèrement pentu de ce côté et l’étang qui leur permet de se ravitailler en eau potable pas bien loin. Une légère poussée et…

— Et tu penses pouvoir ainsi noyer leurs canons ni vu ni connu ?

— Pas tous hélas, mais suffisamment pour les occuper. Ils sont maintenus par des chaines, quoi de plus facile ?

— Sans outil adéquat, ma foi, quoi de plus compliqué ?

Nous étions jeunes, nous étions fous, nous étions prêts à finir nos jours à condition que ce soit en beauté. Cette nouvelle vie sans artifice me convenait. Nous suivions les troupes françaises depuis des semaines maintenant et quelque chose me disait que n’étions pas loin du dénouement. Alors tant qu’à faire, autant qu’il nous soit favorable. Que quitte à rentrer vivants, ce soit avec les honneurs. Bien que selon ma fonction, personne n’ira le crier sur tous les toits.

La nuit noire était à notre avantage et nous filâmes droit vers la tente la plus disposée à contenir ce dont nous avions besoin. Marchant côté à côte tels la ronde habituelle, droits, et le fusil porté à l’épaule, personne ne s’intrigua de notre présence. Je fis le guet tandis que Philippe passa sous la toile à l’arrière. Quelques bruits qu’il tenta discret m’assurant qu’il ne tirait pas au flan, loin de là. Il sortit finalement avec deux larges pinces coupantes que nous dissimulâmes sous notre uniforme. Tête sous la ceinture. À y regarder de trop près, cela aurait pu être équivoque que d’afficher une étrange protubérance sous la ceinture, mais nous ne comptions pas croiser inutilement d’autres soldats.

Nous contournâmes l’artillerie, nous plaçant en un endroit le plus discret possible. Et faisant mine de me soulager contre un arbre proche, mon ami s’accroupit afin de couper les chaines retenant les roues des canons dans rangée entière entre elles à l’arbre en question. Se glissant entre les rangées bien alignées, il s‘occupa d’une seconde salve avant de revenir vers moi. Évitant les regards pesants, nous nous dissimulâmes derrière le tronc.

— Et maintenant ?

— Deux rangées, chacun la sienne. Ôtons les pierres et les cales de bois. Ensuite, je pense que si nous parvenons à tirer suffisamment celui au plus loin, il entrainera les autres de son poids. Si cela échoue, nous n’insisterons pas.

Une poignée de minutes plus tard, roulant sur l’herbe comme si cela paraissait normal, alors que nul n’imaginait qu’une telle chose soit possible et donc, ne s’occupait de surveiller, une bonne trentaine de canons glissaient doucement vers la berge. Ce ne fut que lorsque les premiers furent immergés, les suivants venant les percuter dans un fracas fort peu discret que l’alerte fut donnée.

Tout comme celle sonnant l’attaque du campement ennemi.