Gaëlle Laurier

Auteur de romances. Découvrez mes univers.

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Élémentaire Miss Hudson

Chapitre 21


Je m’étais installée chez ma tante, prétextant que les jours sans chauffage devenaient invivables, elle ne se douta de rien. Durant ces quelques jours, tous avaient tenté de me joindre, mais je ne répondis qu’à James ou à Mary. J’avais même eu droit à un « navré de vous avoir peiné » de la part de Thomas. À force, ils finirent par me convaincre de sortir de mon trou, et de rentrer. Mais je signalai à James que je ne souhaitais pas voir son cher ami de si tôt.

– Je comprends, m’avait-il répondu. Il ne faut pas lui en vouloir. Ou plutôt si, je sais mieux que quiconque qu’il peut aller loin parfois, mais… C’est sa façon un peu particulière de s’intéresser aux autres. Il s’inquiète pour toi. C’est vrai ! Depuis ce jour où nous sommes venus visiter l’appartement. En fin de compte, il s’était ravisé et c’est lui qui a finalement insisté pour que nous y logions.

À cette nouvelle, je dus m’asseoir pour mieux encaisser.

– Pour faire de moi son nouveau sujet d’étude ?

– Non. Parce que tu as des points communs… avec elle…

– Avec qui ? fis-je, intriguée.

– Ce sujet est devenu tabou, même entre nous. Cela date d’il y a deux ans, avant qu’il ne laisse tomber ses études de médecine.

– Lorsque vous avez eu votre première enquête ? La vague de suicides ?

– Alors il t’en a parlé sans te dévoiler le pire. Il connaissait l’une des victimes. En fait non, c’était bien plus que ça, il était amoureux d’elle. Oui, je sais cela peut paraître étonnant le connaissant, mais à l’époque, il était bien moins rigide qu’aujourd’hui, je suppose que son suicide n’a pas arrangé les choses.

– Elle s’est…

Je n’osai prononcer ce mot, mais James comprit et poursuivit.

– Oui. À cause de cette drogue qui circulait sur le campus. Elle fut la seconde, elle s’appelait Élisabeth elle aussi et outre son nom, vous avez des points communs. Même corpulence, couleur de cheveux, ses yeux étaient plus foncés par contre. Mêmes goûts pour la littérature romantique. Moi aussi, j’avoue avoir fait le rapprochement lorsque je t’ai vue la première fois.

J’en restai soufflée, il ne me voyait pas que comme une sujet d’analyse, mais comme le double de cette fille. Au fond, il l’a voyait au travers moi, et s’il avait eu la moindre attention envers moi de toute manière, je n’aurais été qu’un reflet de son amour perdu. Mon cœur se serra alors qu’une boule douloureuse envahit ma gorge. La sonnerie du double appel se fit entendre, me sauvant de ce malaise et d’autres explications que je redoutais entendre. James me promit de me rappeler plus tard. C’était Mary au bout du fil.

– J’ai cru comprendre que ça ne va pas fort avec Thomas, allez je te sors, cela te changera les idées.

– Je n’en ai pas très envie, mais c’est gentil de ta part.

– Bon, comme tu veux. Et tu rentres quand chez toi ? C’est moins loin que chez ta tante, je pourrais passer un soir. Une bouteille de vin, des lasagnes surgelées et un bon film, qu’en dis-tu ?

Ses efforts pour me remonter le moral me firent sourire et j’acceptai sa proposition, décidant de ce fait de retourner dans mon studio dès le lendemain. Comme promis, Mary arriva vers les vingt heures avec tout le nécessaire et nous dégustions nos barquettes tièdes d’avoir été réchauffées dans le vieux micro-ondes devant un film. Je savais qu’elle avait voulu bien faire, mais elle le choisit bien mal, c’était l’un des préférés de Margareth, nous l’avions vu et revu des dizaines de fois ensemble.

– Où as-tu rangé les verres ? me demanda-t-elle, me sortant de mes souvenirs.

– Dans l’armoire de gauche, mais je n’aime pas trop le vin rouge.

– Tu verras, celui-là est étonnant, m’affirma-t-elle tout en remplissant deux verres à pied, me tournant le dos. Comment ça va avec Thomas, tu ne m’as encore rien dit.

– Oh… il s’est montré trop curieux, je n’aime pas ça.

– Ah ? Il voulait connaître le nombre de tes amants ? plaisanta-t-elle.

– Non il voulait me parler de ma sœur, mais… c’est un sujet que je préfère éviter. Il n’aurait pas dû.

– Alors nous n’en parlerons pas, fit-elle plus sérieuse tout en amenant les verres. Tiens. Trinquons à ce cher Thomas Holmes. Qu’il aille au diable.

Je pris cela pour une nouvelle plaisanterie, mais elle demeurait étrangement calme et ne souriait plus. Elle vida son verre d’une traite et je l’imitai, trouvant le breuvage amer. Il m’arracha une grimace.

Le film à peine terminé, Mary s’éclipsa et je devais avouer préférer un peu de calme subitement. Ma tête bourdonnait, je me sentais comme sur un nuage, sans doute l’alcool. Je le supportais bien mal par manque d’habitude.

Logiquement, l’on est censé boire pour oublier ses tracas, chose qui ne fonctionna pas avec moi. Au contraire, je revenais vers Thomas, ses paroles lorsque nous nous étions quittés. Il avait vu juste. Margareth s’était suicidée et la couleur de son sang me hantait depuis. Avait-il deviné à quel point j’étais responsable de cela ? Me voyait-il comme quelqu’un d’ignoble à présent, entachant le souvenir de sa petite amie perdue.

Si au moins j’avais pu me taire, ou ne pas parler aussi fort ce jour-là. Mon père ne nous aurait pas entendus, il ne se serait pas même intéressé à notre discussion, il n’aurait rien su. Et surtout, il n’aurait jamais empêché qu’elles se revoient. Je m’assis sur mon lit, l’âme en peine. Allant et venant entre les derniers jours où j’avais pu voir Margareth heureuse, ceux où son visage était triste, ses yeux bouffis et enfin… son teint cireux, son bras blanc, pendant hors du bain. J’en avais voulu à mes parents, à la terre entière. Mais tout cela était ma faute, uniquement ma faute. S’il était quelqu’un qui ne méritait pas de mourir, c’était bien elle, c’est moi qui aurais dû disparaitre, moi seule. En fin de compte, je ne sers à rien, rien qu’à faire du tort ou servir de doublure. Si je disparaissais, personne ne le remarquerait. Ni nos parents, toujours absents, ni tante Molly, ni même ce gros bêta de Thomas Holmes. Pour lui, je ne serai jamais qu’une enquête de plus, le pâle reflet d’une autre. Alors a quoi bon…

Je montai à l’étage, passai sans faire de bruit devant l’appartement des garçons puis de la chambre de Thomas. Il y avait une trappe dans le plafond menant aux combles puis au toit. Je ne manquerai à personne, j’en étais persuadée. Armée d’un crochet télescopique, je fis descendre l’escalier pliant y menant. Celui-ci se déroula, grinçant et saupoudrant le sol d’une épaisse poussière grisâtre. Je montai.

Les larmes avaient fini par jaillir de mes yeux, brouillant ma vue, mais je ne reculai pas.