Gaëlle Laurier

Auteur de romances. Découvrez mes univers.

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Docteur Gray

Chapitre 31


Le manoir disposait d’une salle de sport, je l’avais déjà signalé je crois. Nous avions fait le tour de tous les changelins aptes de par leur nature animale, leur âge ainsi que leur condition physique – bien que cela pouvait s’arranger – et les avions fait s’y rassembler afin de définir les équipes de défense, mais également dans le but de former des groupes offensifs. Il y avait toujours eu de ces cours organisés par mon père lorsqu’il était encore parmi nous, puis par Jonah. Mais les choses sérieuses allaient pouvoir commencer.

Que ce soit pour assurer les tours de garde dans les jardins ou lors de petites sorties en ville. Car cette fois, ce n’étaient plus juste des clubs qui seraient visés. Non, nous voulions éradiquer l’espèce, ni plus ni moins. Faire sortir cet italien de sa tanière ou remonter jusqu’à lui. Si auparavant, nous étions quelques solitaires à pourchasser ces vampires, risquant chaque nuit notre vie, cette fois ils allaient avoir affaire à une réelle résistance et supporter de réelles pertes.

Le risque était cependant de voir ce « maître » doubler les cadences et nous pondre plus de vampires encore. Cela me causait un souci d’ordre moral bien entendu puisque ce serait la population humaine qui allait en pâtir et d’avancer que quelques pertes étaient nécessaires pour mener à bien notre guerre me dégoûtait franchement. Comparés à ce que nous préparions, de simples vampires ne feraient pas vraiment le poids. Par contre, il nous faudrait nous méfier des « soldats », c‘était ainsi que Richard et son groupe avaient surnommés les surentraînés, les plus puissants.

Il s’agissait surtout de sortes de gardes du corps et d’hommes de main. Traînant aux basques de di Agostino ou envoyés en mission. Ils n’étaient pas nombreux, du moins pas encore. Mais eux aussi pouvaient toujours s’entraîner, cela prendrait autant de temps que pour nous-mêmes sans doute. À moins qu’ils n’aient d’autres cartes dans leurs manches. Quelque chose que nous ignorions. Et je devais avouer que j’avais quelques doutes quant à l’utilité de la lionne là-dedans. Que le sang d’un changelin pouvait être telle une drogue, celui d’un changelin « vierge » pouvait très bien s‘avérer plus que cela. Pas seulement un grand cru, mais un dopant de premier ordre. Et si c‘était cela, la source de leur pouvoir se situait sous notre nez depuis le début : Manon.

Elle était la seule en leur possession. Je me faisais déjà un point d’honneur que de tenter de trouver le moyen de la récupérer, mais cette fois, cela allait bien plus loin. Couper la source définitivement était devenu vital.

Mais si tout cela était bien exact, ce maître devait alors être foutrement puissant. Depuis le temps qu’il buvait de son sang.

Et histoire de frapper un grand coup, de bien montrer que nous étions là et de faire sortir le monstre de son trou. Quoi de mieux que d’aller houspiller directement celui qui le servait le mieux ?

 

♠ - ♥ - ♠

 

– Bonsoir monsieur le maire !

Jonah pouvait se montrer très poli parfois, mais oui. Moins avec deux des soldats vampires postés chez Colin Brook à qui il venait de trouer la cage thoracique par contre. C’était, je devais l’avouer, assez culotté de notre part, mais depuis une dizaine de jours, après avoir traqué et décapité le moindre assoiffé afin de signifier notre présence, il nous fallait bien présenter nos revendications.

Celles-ci étaient d’une simplicité enfantine : la tête de Lugosi. Ce, afin que cesse les meurtres et la prolifération de vampires. Mais nous savions que cela ne se serait pas aussi facile. Le bougre était puissant, entouré et loin d‘être suicidaire. Nous voulions également que soient prises des mesures plus draconiennes concernant les humains car si nous nous permettions de sauvegarder notre espèce, nous n’aurions pu faire de même pour tant de monde.

Richard attrapa donc Brook qui, pour le coup semblait moins fier que sur la gazette, l’assit de force dans son fauteuil de cuir afin de le saucissonner à l’aide de ruban adhésif. Jonah le fit tourner sur lui-même ensuite, avant de repousser le siège monté sur roulette d’un violent coup de pied. Il s’encastra dans une bibliothèque. Toutes les étagères au-dessus de lui déversèrent leurs ouvrages sur lui. J’entrai dans la pièce à ce moment-là, terminai de m’habiller et essuyai le sang de ma barbe d’un revers de la main. L’un des soldats ayant tenté de s’enfuir, c’était à la course et sous forme animale que je l’avais rattrapé. Son corps se situait à la gauche de la propriété tandis que sa tête… oh après tout on s‘en fichait de sa tête…

– Qu’est-ce que me voulez ? fit Brook en proie à une peur panique bien légitime.

– Nous ne sommes pas très satisfaits de certains services publics, continua de plaisanter Jonah. Les services postaux par exemple. Nous aimerions envoyer un message à l’un de vos amis, mais cela prendrait trop de temps à notre goût. Donc nous sommes venus vous voir.

Il s‘approcha d’une table basse garnie de carafes d’alcool et de quelques verres, se servant sans gène avant de laisser tomber chaque pièce de cristal une à une au sol.

– Un ami ? Quel ami ? tremblait l’ex-adjoint, ne pouvant s’empêcher de suivre des yeux, le fracas de chaque verre.

J’attrapai quelques livres et les jetai derrière moi un par un. J’en gardai un en main. Une bonne couverture cartonnée, reliée à l’ancienne. Du beau travail. Plus résistant, bien que moins souple que ses contemporains pour le coup.

– Lugosi di Agostino, fis-je.

– Vous devez faire erreur, nous ne som…

Le bouquin alla se fracasser contre sa joue droite.

– Je reprends. Lugosi di Agostino. La mémoire revient ? Sinon je peux vous y aider.

– Non ! Oui ! Je connais cet homme, mais… très peu.

Le pauvre livre put compter au nombre des victimes de cette soirée puisqu’après avoir nié plusieurs fois de suite, il finit par se déchirer sur sa face. C’était qu’il avait la tête dure le nouveau maire. Finalement, il fit preuve de bonne volonté une fois plus amoché et saignant du nez sur sa belle chemise.

– Qu’est-ce que vous voulez à la fin !

– Sa tête, mais j’imagine qu’il ne sera pas trop daccord. Donc, la fille.

– Quoi ? Quelle fille ? Manon Monllieu ? Il ne voudra jamais ! J’ignore pourquoi, mais il ne s’en sépare jamais.

– C’est fâcheux, reprit Richard.

– Très fâcheux. Notre ami que vous voyez devant vous l’a à la bonne.

– Dans ce cas, je dois trouver un moyen de vous convaincre.

Je le saisis par les cheveux à hauteur du front, redressant sa tête et la portai en arrière. D’une autre main, je l’obligeais à ouvrir la bouche. Et comme je me doutais, ses canines furent un peu trop longue pour être encore celles d’un humain. Je le relâchai pour le moment.

– Si je ne m’abuse, vous avez besoin de vous nourrir de sang pour survivre à présent.

– Oui, mais je ne me nourris que de pochettes de sang, je vous le jure !

– Grand bien vous fasse alors, je peux donc vous en délester…

– Délester ? De… de quoi ? bégaya-t-il subitement.

Et je sortis une pince de ma poche arrière, très semblable à celles ayant fait la renommée des dentistes de fête foraine à une époque. Je ne m’étais jamais senti l’âme d’un arracheur de dents, mais pour cette fois, je me sentais capable d’une exception. Il me suffisait de laisser venir en mémoire certaines images de ceux morts par la faute de celui pour qui il travaillait et tout devenait subitement plus simple. M’enlevant ce qui me restait d’humanité, de celle capable me faire ressentir la moindre pitié.