Gaëlle Laurier

Auteur de romances. Découvrez mes univers.

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Docteur Gray

Chapitre 15


– Vous vivez tout seul ?

– Étonnant que vous ne le sachiez pas déjà.

– Je préférais vous le demander. Pas de copine ni rien ?

– Pourquoi ? Vous vous proposez ? lâchai-je sans réfléchir ni n’ayant la moindre intention sérieuse, le nez toujours dans l’un des articles.

Je me rendis subitement compte de l’aspect déplacé de ma question. Surtout qu’elle n’y répondit pas, volontairement. Elle promenait ses yeux de bibelot en bibelot dans la pièce, scrutant les parties de ma vie disséminées un peu partout. Je l’observai à mon tour et m’interrogeai. Pourquoi me collait-elle à ce point ? Pire encore, s’intéresser tant à moi ? Quoi ? J’étais le seul médecin célibataire dans ma tranche d’âge ? L’on n’était pourtant pas trop bien payés aux urgences. Alors ? Mon charme ? Vous rigolez ? Pourquoi pas mon bon caractère aussi ?

De toute façon, je devais la virer de chez moi. Le changement de lune devait se faire en soirée et il commençait déjà à se faire tard.

Leçon d’astronomie rapide. Ce que le commun des mortels nommait « Pleine lune » pouvait durer trois à quatre jours. Mais en fait, non. Cet instant fatidique était, au contraire, beaucoup plus court, au moment précis où le Soleil, la Terre ainsi que la Lune se trouvaient en parfait alignement. Plus tôt ou plus tard, la lune paraissait pleine, mais ne l’était pas. Et c’était ce moment précis, lors de la réelle Pleine Lune que tout se jouait. Ensuite, avec l’expérience et de la maîtrise, l’on pouvait retrouver sa forme plus ou moins rapidement.

Donc, alors que l’attraction de l’astre serait au maximum de sa puissance, tous les changelins se retrouveraient sous leur forme animale au même moment. Le genre de truc qui pouvait provoquer un sacré bordel, croyez-moi. Et malgré tout, je comptais passer ce moment au manoir finalement. Ou du moins pas loin, dans ses jardins, au calme et attendre que ça passe. Je savais que là au moins, je serai tranquille. Autrement dit, en terrain connu.

Je la remerciai, lui demandai de repartir et attendit encore quelques minutes avant d’aller à ma voiture. Je ne vivais pas bien loin du manoir par la route, une demi-heure à tout casser avant d’atteindre l’une des proximités de la propriété, mais je préférai la longer afin de me rapprocher du lac. L’entrée ouest y menait directement. Depuis quelques mois, Rockwell s’était décidé à faire ériger un mur protecteur tout autour, tout le versant le nord était enfin terminé ainsi qu’une partie à l’est, mais l’on était encore loin du compte. À moins de trouver un chef de chantier changelin capable d’en comprendre l’enjeu et qui ne laisserait pas les travaux en plan à la moindre occasion. Ah les pros du bâtiment…

À peine entré dans le parc, les sens en éveil afin de déterminer si quelqu’un s’y trouvait, j’avançai d’un pas sur jusque-là. L’étendue d’eau était relativement vaste, mais il était possible d’en voir l’extrémité. Deux barques ayant pris l’eau de pluie flottaient et s’entrechoquaient à quelques dizaines de mètres de moi, accrochées à un ponton entretenu, mais inutilisé. Je pris tout d’abord le bruit quasi régulier qu’elles émettaient comme anodin.

Debby avait été tuée quelque part par ici. Je ne tenais pas à en chercher les traces, je n’avais aucune tendance morbide de ce genre. Mais cela signifiait que des vampires s’étaient dangereusement rapprochés de ces lieux en la pourchassant. Sans se douter, apparemment, de la source mirobolante de nectar de sang que pouvait contenir le manoir situé sur ces terres. Heureusement, il était assez éloigné pour cela. Mais jusqu’à quand ne se douteraient-ils de rien ?

Ils avaient beau agir à l’instinct lorsque la soif ou la gourmandise les prenaient à la gorge, ils n’étaient pas non plus idiots.

J’ôtai ma veste et la posai sur un carré d’herbes, celles-ci ployèrent à peine, rigidifiées par un début de gel. Puis mon pull. Je me retrouvai piqué par la brise froide qui frôlait la surface du lac jusqu’à moi. Je fermai les yeux. Inspirant, expirant lentement. Nul besoin de méditation enfumée par l’encens ou une musique étrange et numérisée dans son salon lorsque l’on avait ça ! Le pur flémard citadin que j’étais devait bien l’avouer. Nous étions nés pour vivre avec la nature, ce n’était plus tout à fait possible à notre époque et l’adaptation pouvait convaincre de tout. Mais cela faisait toujours partie de nous.

Un bruissement derrière moi et je me retournai. Peut-être un autre habitant du manoir, mais j’avais beau tâcher d’en repérer l’odeur, rien n’y fit. Étrange. Sans doute le gel. J’attaquais le pantalon, presque à regret lorsque le bruit se fit réellement proche cette fois. Et plus encore, j’entendis un léger cri. Je devais avoir l’air fin, la en boxer au milieu de nulle part par moins un.

– Il y a quelqu’un ? criais-je de façon autoritaire.

Que l’on soit timide je voulais bien, mais de là à me faire des frayeurs, non. Je sentais l’attraction lunaire jouer sur moi, se faisant plus forte. Et je m’attendais à tout sauf à voir un petit bout de femme blonde sortir penaude de derrière un buisson. Levant ridiculement les bras comme si j’allais sortir une arme et la mettre en joue.

– Je... je ne voulais pas vous surprendre je… je me demandais juste…

– Mais bordel Lucy ! Fichez le camp d’ici !

Mais les crampes me prenaient déjà. J’essayai de reculer loin de sa vue. Hors de question qu’elle assiste à ça ! Elle en ferait une syncope sur place, irait tout balancer ou que sais-je. Et alors qu’elle se tenait absolument pétrifiée devant moi, le bruit de tout à l’heure se fit plus proche. Il y avait bien quelqu’un ici et ce n’était pas elle.