Gaëlle Laurier

Auteur de romances

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Chapitre 1


Il était près de onze heures et comme chaque matin, madame Martinez sortit péniblement de son appartement. Le poids de son grand âge sur les épaules, mais surtout dans ses membres fragilisés par l’arthrose. Mais rien n’y faisait, entêtée et indépendante, elle n’aurait voulu pour rien au monde laisser quiconque l’enfermer dans un hospice, fut-il déclaré possédant cinq étoiles ou non. Elle continuait envers et contre tout à faire ses courses elle-même.

Habitant au troisième étage d’un immeuble typiquement haussmannien situé rue de Ponthieu, à deux pas des Champs-Élysées, celui-ci disposait fort heureusement d’un ascenseur sinon Dieu seul sait comment cette brave dame âgée de bientôt quatre-vingt-dix ans aurait pu continuer à être autonome et sortir de chez elle sans aide. Ce devait être l’âge également qui lui jouait des tours, car côté ouïe, les performances n’étaient pas non plus des plus fameuses. Sinon, elle aurait pris connaissance, et ce, dès le palier,  des cris et autres halètements peu discrets retentissant dans les couloirs depuis l’un des studios du cinquième. Bien qu’elle aurait pu aisément croire que quelqu’un égorgeait une bête quelconque, malgré que ce ne fut ni le lieu ni la saison, si ces expressions de bonheur non simulées n’étaient entrecoupées de quelques « Oh mon Dieu, vas-y ! » et  autres « Encore ! Oh oui ! »

Là, au moins, pas d’équivoque.

Au même moment où presque, sortant de la station Franklin Roosevelt, Amandine Lenfant se dirigeait sans vraiment se douter de tout cela vers ce même immeuble. Ravie d’avoir pu rentrer plus tôt chez elle. Les premières gouttes d’une averse surprise virent à la surprendre, la tentant à presser le pas voir même à courir afin de rentrer se mettre à l’abri plus rapidement encore qu’elle ne le prévoyait. Ce genre de précipitations engendrant très souvent la naissance d’un arc-en-ciel dans le ciel parisien, elle fut tentée de s’arrêter un instant devant la grille de l’entrée, le nez en l’air et le dos posé contre la porte. Amandine possédait encore ce cœur allant si bien avec son nom de famille.

De légères secousses derrière elle la firent rater l’évènement météorologique au profit d’une aide providentielle qu’elle apporta à la vieille dame. Celle-ci avait pu se déplacer jusqu’à l’ascenseur, lever suffisamment le bras pour appuyer sur les boutons adéquats, mais de bouger le moindre millimètre de cette satanée porte en acier, il ne fallait pas trop en demander. Amandine, lui tint donc le battant ouvert, la saluant dans le vide puisque madame Martinez n’entendit pas un seul mot. Mais elle la salua également malgré tout, question de savoir vivre.

L’été approchait à grands pas. Nous étions en mai et un peu d’exercice ne faisait jamais de mal. Même s’il s’agissait d’arriver essouffler cinq étages plus haut de s’être surestimée à vouloir prendre les escaliers. Le tout afin de perdre les quelques grammes de trop qui auraient pu ruiner sans pitié les vacances prochaines une fois qu’il aurait fallu enfiler le maillot de circonstance.

Si les premiers bruits incongrus qu’elle perçut en route la firent doucement sourire, encore inconsciente de ce qu’elle allait trouver spécifiquement chez elle, plus Amandine s’approchait de ce lieu d’orgie, plus son estomac en vint à s’enrouler sur lui-même. Et lorsqu’elle fut devant la porte même du nid douillet qu’elle partageait depuis deux ans avec Florian Guillaume, vendeur vedette auprès d’un concessionnaire Audi et à la carrière prometteuse, il n’y avait plus de doute. C’était bien là que l’on maltraitait la bête.