Gaëlle Laurier

Auteur de romances

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Un enfant de trop, l’enquête


Séraphin.

Léolin de Ralle. Voilà un nom dont on entendait fort peu parler tant l’homme demeurait discret. Forcément, il vivait bel et bien à Paris, mais ne s’affichait que rarement dans les soirées et autres mondanités. Il faut dire qu’il n’était plus de la première jeunesse. Mais l‘âge avancé dont était affublé ce monsieur ne semblait pas avoir perturbé sa fougue. Comme quoi, il n’existe pas d’âge pour ne pouvoir se passer des plaisirs de la chambre.

Monsieur de Ralle était veuf depuis fort longtemps et ne possédait aucune descendance. Du moins officielle, car ce que l’on venait de m’annoncer prouvait le contraire. Le brave homme, ce cher coquin, avait donc de nouveau croqué la pomme. L’une de ses servantes disait-on, avait donné naissance à un fils. Et je songeais ainsi bien naturellement au mien et à la joie qu’il avait fait entrer dans notre demeure. Par contre, dans cette histoire, nul cri de bébé chez ce pauvre de Ralle puisque l’enfant avait tout bonnement disparu. Ainsi que sa mère d’ailleurs. Il aurait mieux valu, selon moi, plutôt que de faire face aux railleries, d’épouser plus prestement la dame. Puisqu’aujourd’hui le voilà à demander que l’on retourne tout Paris pour les retrouver afin de rattraper cette erreur. L’enfant serait alors immanquablement son héritier direct.

Direct oui, mais pas le seul, car il possédait par contre quelques neveux et nièces et nul besoin d‘avoir fait de grandes études pour comprendre que sans ce petit, ils n’avaient jusque-là aucun doute sur les rentes futures dont ils seraient bénéficiaires.

Une première rumeur voulait donc qu’il ait été enlevé afin de laisser place nette. Une seconde que ce n’était pas encore chose faite, mais prévisible et que, dans cette optique, la mère comme l’enfant disparurent avant de se retrouver tous deux flottant dans les canaux de la Seine. La troisième complétant la précédente, elle aurait sans doute eu affaire à quelques menaces ou soudoiements.

Bernadette Charon, une trentaine d’années, brune et plutôt grande selon les détails que l’on m’avait fournis d’elle. Mais mis à part son nom et quelques descriptions, je ne disposai de rien d’autre. Qu’importe. Il me fallait d’enquêter ! Au moins si le nom fut correct, je pouvais faire marcher quelques relations afin de découvrir les noms et adresses d’anciens employeurs ou de lieux où elle posa bagages avant de terminer dans les bras de ce cher Léolin.

Et les retours de cette investigation me permirent de prendre connaissance des coordonnées de trois employeurs précédents. Le premier ne donna rien de concluant. Elle logea sur place tout du long et ne lui confia rien de particulier. Le second, par contre, eut le plaisir de m’informer contre quelques pièces, du nom d’une cousine de la dame en question et vivant dans la capitale. Ma première escale serait donc la demeure de cette douce personne.

Je pris donc la route vers un quartier des plus pauvres de la ville accompagné de Cantor. Non il ne s‘agissait pas d’un ami ou même d’un employé, mais bel et bien de mon cheval. Splendide pur-sang à la robe blanche et la crinière noire. L’un des derniers présents offerts par feu mon père, celui-ci insistant alors sur cette symbolique présente dans ces deux couleurs. Rien n’étant tout à fait blanc ou tout à fait noir en ce monde. Chose que je répéterai un jour à la chair de ma chair lorsqu’il sera en âge d’y songer à son tour. Seigneur, que j’aurais souhaité qu’il le connaisse.

La bâtisse que l’on m’avait renseignée était des plus délabrées, une véritable ruine ! Et je jaugeai rapidement que si quelques mots rassurants n’avaient pas d’effet afin de délier la langue de cette dame, quelques pièces auraient bien plus de chance. Je ne connaissais que trop bien le niveau de vie de ces quartiers. Après tout, n’étais-je pas moi aussi un enfant des rues avant que l’on ne m’en arrache ? Une vie qui vous pousse à grandir avant l’heure, et ce, malgré le peu dont il est possible de se remplir le ventre. Mais également qui vous incite à vous méfier de tout, surtout des hommes trop bien endimanchés comme je l’étais.

Ce fut sur ces souvenirs ternes que je me rapprochai du gîte, mis pied à terre et attachai Cantor au reste d’une vieille poutre en bois. Je pourrais craindre que des âmes mal avisées tentent de l’emmener une fois le dos tourné, mais j’avais confiance en l’animal. Et le jour où il suivra aveuglément un inconnu n’était pas encore arrivé.

Je frappai quelques coups longs sur la porte qui ne tenait que par une charnière et patientai comme le ferait un amant devant la porte de sa belle. Patient de visage, mais imaginant de multiples possibilités intérieurement.

Une matrone au tablier sale et aux cheveux s’échappant de dessous un foulard à la couleur incertaine vint ouvrir. La misère en ces lieux était réelle et un freluquet trop élégant comme moi devait forcément faire tache. Je jetai un rapide coup d’œil derrière elle, me faisant intérieurement la réflexion que cela aurait été décidément trop simple si ladite cousine recherchée était bel et bien ici, pourtant l’on entendait distinctement ce qui semblait être une armée de braillard depuis la rue.

— Chère madame, j’aimerais vous entretenir à propos d’une proche parente à vous. Pouvant vous assurer qu’il s’agit là de bien bonnes nouvelles pour elle, mais pour vous aussi si vous vous montrez conciliante. Puis-je entrer ?

Elle ne m’adressa qu’un signe de tête me permettant de pénétrer dans sa demeure crasseuse. Pauvre certes, mais un petit coup de balai aurait pourtant bien arrangé les choses. Et alors que j’observai la marmaille, trop âgée pour convenir, des coups à la porte se firent entendre.

La forte femme se dirigea vers la porte et j’aperçus, alors qu’elle s’écartait, une sorte de berceau bancal et tout aussi peu accueillant que le reste. Profitant plus encore de son absence, je m’en approchai. Il était vide, mais les linges restés en place semblaient bien trop propres pour ne pas me mettre la puce à l’oreille. Avouez que s’il s’agissait d’une coïncidence, elle serait de taille. Je me tournai alors vers les quelques gamins attablés.

— Serait-ce votre petit frère qui a dormi là ?

Aucun ne semble vouloir me répondre mis à part le plus jeune qui secoue négativement la tête. Entre temps, leur mère, du moins, j’imaginais qu’elle le fut, revient à la charge.

— Bon… Qu’est-ce que vous voulez ?

— Ma bonne dame, je ne vous cacherai pas la vérité, je suis ici pour retrouver la trace de votre cousine, Bernadette Charon. Il va de soi que vous serez gracieusement dédommagée du dérangement qu’aura occasionné ma visite.

— J’ai pas de cousine de ce nom-là, fit-elle dans un premier temps, mais sans doute que d’avoir mentionné une éventuelle récompense lui aura ensuite frôlé l’esprit. Dédommagée comment ? enchaina-t-elle alors.

— De quoi remplir les estomacs de toute votre marmaille durant un bon moment, voire même d’améliorer le confort de votre logis par la suite. L’affaire est importante et concerne plus encore son fils, un nourrisson. C’est lui que je recherche.

— Elle a pas de bébé.

Décidément, à quoi bon toujours répondre par la négative alors que l’évidence gît sous mon nez… À moins que… Et je sortis quelques pièces de ma bourse, jouant avec elles au creux de ma main sous ses yeux intéressés puis lui indiquant le berceau d’un mouvement de tête.

— Aucun bébé donc ? Soyez assurée que je ne veux aucun mal à cette dame, encore moins à son enfant.

Je tâchai de me montrer le plus rassurant possible et, une fois de plus, elle se ravisa. Peut-être allons-nous enfin pouvoir discuter sérieusement à présent. Je m’abstiendrai cependant de m’asseoir même si elle me le propose. Et alors que je lui tends ma bourse, sa langue se délia tout à fait. Bien que je comprenais la détresse des gens de ces quartiers, de devoir toujours en venir à faire étalage de mes fortunes juste pour l’échange de quelques mots me met mal à l’aise. Non pas que ces quelques pièces vont me manquer, mais j’avais cette désagréable impression de devoir tout acheter plutôt que simplement négocier et remettre quelques récompenses ou dédommagements en échange. Ce qui, à mon sens, était assez différent et bien plus vénal. Mais n’étais-je pas, après tout moi aussi un gamin de ces rues ? Ne sachant que trop bien que l’honneur n’existe plus lorsque le ventre crie famine.

Je quittai donc finalement cette demeure, allégé de mon or et me dirigeai vers ma monture. Ayant une nouvelle piste à exploiter, le village de Pinon, sur lequel je me dirigerai après être repassé chez moi le temps d’avertir ma Belle, d’embrasser notre fils et de prendre de quoi loger sur place, sait-on jamais.