Gaëlle Laurier

Auteur de romances. Découvrez mes univers.

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Journal d'un espion

Ellipse de la Belle: Chapitre 7


Séraphin.

J’avais l’impression de me tendre le plus immonde des pièges. Et encore, si j’avais pu être le seul à risquer d’en souffrir… J’avais suivi au final l’un des conseils de mon père, à savoir de l’introduire auprès de dames de bonne famille et d’excellente réputation à la cour afin qu’elle puisse s’y faire quelques amies et ne plus passer ses journées assise à sa fenêtre, lisant ou soupirant d’ennui.

Je la tenais déjà bien suffisamment selon moi dans une sorte de cage dorée pour lui couper définitivement les ailes. Je lui avais donc fait parvenir mes souhaits une fois que j’eus réglé cette affaire que d’en parler à une ou deux suivantes de la reine. Espérant y faire un choix des plus judicieux et l’écarter par contre des dangers que représentaient les gens plus… eh bien, les gens plus dans mon genre il est vrai. Situation des plus ironiques s’il en est.

Cependant j’appartenais moi-même à cette cour et le risque de l’y croiser au détour d’un couloir demeurait des plus probables. J’avais beau imaginer tous les scénarios possibles ainsi que d’éventuelles échappatoires, si l’un ou l’autre venait à nous présenter, la situation risquait fort bien de tourner au drame.

Si dans les premiers jours, mon désir de ne point la côtoyer avant la noce ne reflétait qu’une attitude protectrice envers quelques affinités que je souhaitais éviter, préférant la laisser vivre sa vie que de l’attacher à moi, lui faire acquérir cette liberté que je lui mettais entre les mains à choisir avec qui passer ses jours, ses nuits et ainsi ne point se préoccuper des miennes et des rumeurs qui en découleraient forcément. Mais j’avais commis une erreur inexcusable. Même si ma curiosité ne reflétait pas vraiment le pire des pêchers à commettre. Je m’étais mis dans une situation des plus déroutantes en y cédant, voulant ainsi la voir malgré toutes mes bonnes résolutions.

Peut-être que quelque part, je l’avais pressenti, qu’il ne fallait surtout pas que je la voie, que je l’approche, ne surtout pas risquer de m’y attacher.

Pour toutes ces raisons, je me dissimulais presque au cœur de ces salons plus adaptés aux personnages de mon style, espérant que mes directives à ne point y emmener ma promise soient respectées. Pour cela j’avais fait appel à l’une des plus sures parmi les dames de compagnie et la plus réfractaire à ma personne même si elle en connaissait mieux le caractère que quiconque, elle avait accepté. Pour le bien de la demoiselle m’avait-elle assuré.

Je m’étais fait retenir par Monsieur d’Aurny fils, l’une de mes dernières conquêtes en date, ce qui remontait tout de même à quelques jours avant la venue de la demoiselle de mes pensées. Il semblait trouver le temps bien long de ne plus m’avoir croisé depuis. À cela, il me donna rendez-vous pour le lendemain en compagnie d’amis à lui que j’avais bien évidemment déjà croisés auparavant. Les demoiselles de Lonrille, sœurs rentières que l’on croirait jumelles, mais ayant pourtant deux années d’écart ainsi qu’un bon ami à lui, Sir de Siny, noble, mais sans terres et donc vivant la plupart du temps aux crochets des unes ou des autres.

Je craignais que Monsieur d’Aurny en vienne un jour à me tendre un piège. De ce fait, je demeurais galant, courtois, plaisantin, mais des plus prudents avec lui. Son père, quelques mois auparavant ayant tenté de me confondre puisque je ne m’étais point gêné de glisser son propre et unique fils entre mes draps. Ce qui le fit entrer dans une colère somme toute légitime. De toute manière fusse moi ou un autre, il était déjà des plus dépravés.

La petite troupe comptait se rendre dans un petit salon à la discrétion des regards afin de se servir quelques boissons. Il était également question qu’une « amie » les y rejoigne. Et me voici embarqué dans une aventure qui n’allait pas se terminer sans devoir ôter quelques habits et faire don de quelques prouesses physiques. J’aurais sincèrement préféré m’y soustraire. Au moins pour échapper à une ivresse trop prononcée et ne point perdre l’esprit, j’avais ma technique. À savoir de me servir moi-même. Tout en occupant la conversation s’il le fallait afin de détourner leur attention sur des mots plutôt que sur ce geste feint de me servir un verre entier alors qu’il ne s’y trouvait qu’un maigre fond. Bien entendu, les autres verres étaient remplis comme il se devait.

L’on frappa à la porte et ce fut l’une des sœurs en perversion qui alla ouvrir, accueillant à mon grand étonnement et à ma plus grande peur, Annabelle en personne.

Comme à son habitude, elle semblait intimidée, mais salua tout le monde de son gracieux sourire, terminant en posant les yeux sur moi tout aussi surprise que ravie subitement. Mais juste ciel, se doutait-elle où elle était tombée ? Et surtout comment vu toutes les précautions qu’il me semblait avoir prises ? Ce fut l’une de ces terribles sœurs qui fit les présentations.

– Mademoiselle Annabelle de Bont a accepté de se joindre à nous pour la soirée. Nouvellement arrivée à Paris, elle aimerait faire quelques connaissances. Et sachant cela, je me suis dit que ce serait une excellente idée que de… l’initier à nos coutumes.

Elle confirma d’un mouvement de tête, ne comprenant certainement pas ce à quoi elle serait amenée puis revint vers moi, comme ne pouvant s’en empêcher. Je ne pouvais la blâmer pour cela. De tous, ce je devais être celui qu’elle eut le plus côtoyé et avec qui elle devait sans doute se sentir le plus en confiance. Je me devais d’agir rapidement et avant que l’un d‘eux n’en vienne à me nommer Séraphin ou Monllieu, espérant qu’ils prennent cela tel un jeu comme j’allais feindre de le faire.

– Charmé jeune Annabelle dont le nom sied tellement bien. Je me présente, Alexandre.

Ils mirent à sourire et Monsieur de Siny, le premier trouva l’idée amusante.

– Oui bien sûr… Alexandre… Quant à moi je me nomme Armand. Cela vous va-t-il ? Armand très chère.

Il leva son verre et chacun prit un nom différent du sien. Pensaient-ils que je souhaitais ainsi que l’on maquille nos identités, que l’on joue à quelques jeux de théâtre, se faisant passer pour un autre personnage. En tout cas, ils avaient marché. La fausse Lise attira donc la Belle auprès de sa sœur nommée pour le coup, Lisa, dans le canapé, l’entourant toutes deux. Les deux autres messieurs, situés face à elles et occupant chacun un fauteuil étant comme aux premières loges d’un spectacle que je redoutais déjà, mais auquel j’allais moi aussi prendre part. Du moins, si j’avais la force de ne point tout stopper et ainsi me décrédibiliser ? Le terme « initier » n’ayant pas été choisi au hasard, je le craignais.

– Douce Belle, trinquons ! fit Lisa tout en lui proposant son verre, mais ma promise refusa bien poliment.

– Veuillez m’en excuser. Je ne bois jamais d’alcool.

– Mais qui a dit que c’en était ? Non, il s’agit d’un breuvage si léger, si fruité. D’ailleurs toutes les dames de la cour en boivent, évitant ainsi de perdre l’esprit dans quelques vins trop capiteux. Essayez, vous m’en direz des nouvelles.

Une fois de plus, elle se tourna vers moi, comme tentée de recevoir mon approbation, mais je détournai les yeux au lieu de cela et allai, plutôt que m’asseoir à la dernière place libre, me planter devant la porte tel un Cerbère, échappant à son regard.

Et bien entendu, elles la firent boire. Cet alcool, puisqu’il s’agissait bel et bien de cela quoiqu’elles en disent, était effectivement noyé par quelques extraits de fruits, mais cela ne faisait que masquer ses plus traîtres effets. Il ne fallut que trois verres avant que ma Belle ne soit enivrée, le teint rose et les yeux brillants, commençant à perdre un peu de sa raison.

– Laissez-vous aller Belle et profitez de votre jeunesse et du plaisir procuré par ce délicieux nectar, du plaisir que nous pouvons vous procurer nous aussi.

Lisa s’était placée de sorte que Belle reposait pratiquement sur elle tandis que sa sœur entreprit de dénouer le haut de son corsage avec la plus grande des patiences. Pour ma part, je serais les poings, au bord de l’explosion. Ne sachant si ce qui provoquait cette colère en moi fut de les voir la toucher de la sorte ou ces deux autres idiots observer, savourant déjà d’avance ce qui leur serait offert une fois les sœurs lassées de leur petit jeu. Le jeune Aurny se décida plutôt à quitter la scène et se lever pour me rejoindre. Émoustillé par le spectacle il me collait plus que de raison et entreprit un baiser que je lui refusais, prétextant vouloir terminer mon verre.

– Nous pourrions nous aussi nous occuper, qu’en dites-vous, Monsieur ? Ces dames ont l’air bien engagées et je prends le pari que… Armand ne restera pas bien longtemps en place, il bouillonne déjà.

Il était à un cheveu que je ne le frappe pour ces affirmations et pourtant, il avait parfaitement raison. Ce jeu ne cesserait pas. Pas tant qu’ils y aient goûté chacun leur tour.

– Que faites-vous ? demanda finalement d’une voix embrumée ma promise.

Elle tenta d’empêcher celle se situant dans son dos de poser ses mains sans aucune gêne sur cette poitrine qui peu à peu venait à s’offrir à notre vue.

– Non je… laissez-moi, je ne peux pas, je ne veux pas. Je suis fiancée bientôt mariée et me doit d’être fidèle… oh, je ne me sens pas très bien...

– Oh, mais pourquoi donc ? Quelle idée ? Votre futur aura très certainement déjà bien des maîtresses à s’occuper et vous resteriez seule à vous ennuyer à mourir ? C’est ainsi que cela se passe à la cour, l’ignoriez-vous ?

– Et d’ailleurs… qui est cet absent dont vous nous parlez, ne devrait-il pas se préoccuper de vous ?

De Siny se leva et s’approchait bien trop près à présent, tâchant de retrousser ses jupons. J’explosai alors, repoussant le moins violemment que je pus celui qui me dardait à présent de baisers dans le cou, désirant me tenter à le suivre sur un canapé à mon tour. Me contenant au mieux de n’envoyer personne contre l’un des murs précieusement tapissés.

– C’est moi !

Deux furent choqués, deux autres amusées. Mais je me confondis très vite sur d‘autres explications, coupant court à de possibles interrogations et profitant de l’effet de surprise.

– Une union établie depuis l’enfance, et à laquelle je ne puis déroger plus longtemps. Cessez à présent, vous voyez bien qu’elle se sent mal.

Disant cela je m’avançai rapidement vers eux. De Siny s’écarta, frustré par son état d’excitation naissant qui devrait en rester là et vins à pratiquement arracher Belle des bras de ces deux folles, la soulevant puis la portant contre moi, me dirigeant ensuite vers la sortie.

– Notre petit Monsieur de Monllieu se sentirait-il jaloux que nous nous amusions avec sa douce fiancée ?

– Je suis toujours des plus possessifs concernant ce qui m’appartient de droit, à présent veuillez nous excuser.

J’avais très certainement entaché ma réputation au sein de leur groupe aux mœurs libérées, mais au moins, j’avais pu sauver celle de ma promise.

Récupérant sa cape auprès d’un domestique, je filai avec elle, toujours au creux de mes bras, la portant vers mon fiacre. Il était évident, la connaissant, qu’elle n’avait pas du connaître beaucoup d’opportunités de boire de l’alcool, voire aucune et que cela lui jouerait des tours. C’était chose faite. Et connaissant le breuvage, plus sucré que tout autre afin d’en faire boire plus que de raison aux jeunes filles quelque peu naïve et trop alcoolisé pour être innocent, Annabelle se trouvait dans un état situé entre rêve et réalité. Elle reposa contre mon épaule durant le trajet, chose qui, je me doutais aisément n’aurait jamais eu lieu d‘être sans cela.

Je la menai à notre chambre, sous les regards interrogateurs de la gouvernante et de Gaston qui nous suivirent. La posant ensuite sur le lit qu’Esther se hâta à ouvrir.

– Laissez Gaston, je m’en sortirai bien seul. Apportez-moi juste cet espèce de remède dont vous avez le secret et qui me tira assez bien hors de quelques cuites bien senties. Esther, n’allez pas innover sur ce que vous venez de voir. Certains plaisantins l’ont forcée à boire, rien de plus. Pas un mot de tout ceci, sinon ce sera la porte, fis-je d’un ton plus dur qu’à l’habitude, espérant qu’elle tienne cette consigne pour acquise.

Il y avait déjà eu suffisamment de témoins à sa déconvenue pour y rajouter les rumeurs propulsées par la bonne.

J’ôtai moi-même ses escarpins, évitant de m’attarder sur la finesse de ses chevilles, profitant déjà que trop de son état en me permettant de rester ainsi à son chevet. Approchant une chaise, je m’affalai dessus, soupirant et me frottant le visage des mains. Que faire à présent ? La tenir enfermée ici jusqu’aux noces afin d’éviter qu’elle ne comprenne qui j’étais et me haïsse plus tôt que prévu ? Ou tout lui dévoiler de suite. À condition qu’elle se souvienne de ce que je lui dirai. Quelques semaines de plus ou de moins, était-ce si grave que cela ? Oui, ça l’était. Être apprécié d’elle encore quelques jours, contre toute une vie de honte et de rancune à mon égard ensuite. 

Gaston revenu avec la potion, je la lui fis boire à petites gorgées, comprenant ses grimaces lorsque le liquide toucha ses lèvres d’y avoir goûté moi-même à quelques reprises. Mais au moins, elle ne serait pas malade et le réveil serait lui aussi moins douloureux. Mon domestique nous laissa ensuite et j’entendis Esther quitter la maison à son tour pour la soirée.

– Alexandre, vous devez me prendre pour une bien piètre sotte, fit-elle encore sous le coup de l’ivresse.

– Jamais ! Vous n’avez sans doute pas pour habitude de côtoyer ce genre de personnages et, comme vous l’avez sans doute remarqué à présent, tous ne sont pas de bonne fréquentation, quels que soient leurs beaux habits et leur rang.

– Pourtant vous sembliez être de leurs amis et n’avez pas hésité à défendre mon honneur et cesser leurs jeux, vous faisant passer pour mon fiancé. Que dirait-il s’il était au courant ? D’ailleurs, le connaissez-vous ?

– Sa réputation n’est hélas plus à faire.

– Il me couvre de cadeaux et pourtant s’évertue à m’ignorer totalement. Quel genre d‘homme est-ce ? Je n’arrive pas à le cerner.

– Ma foi… On le dit bel homme, mais dépourvu de cœur. Non pas qu’il soit cruel ou médisant, non. Mais peu enclin à l’écouter. Chère dame, votre fiancé, je dois vous l’avouer, je le crains est de ceux que l’on qualifie ni plus ni moins de libertin. Mais… j’aimerais cela dit que vous vous fassiez votre propre opinion à son sujet et n’allez croire que ce que l’on en raconte. Il faut parfois se méfier des apparences…

– C’est amusant, vous tenez les mêmes propos que lui…

Elle sourit et me remercia, les yeux clos par la fatigue prodiguée par l’alcool. Mais semblait tout de même dérangée. Elle se tint le cou puis entreprit maladroitement de défaire quelques agrafes de son corset. Diantre… elle en oubliait ma présence, mais il était également évident que ses habits ne la mettaient pas à l’aise pour se reposer. Ayant déjà bien des fois dû ôter ce genre de prison de dentelles du corps d’une femme, il me serait facile de l’y aider, mais… Je soupirai à nouveau et me mis à la tâche. Sans doute ne s’en rendra-t-elle même pas compte après tout.

Je l’aidai donc à se défaire de ses vêtements alors qu’elle se laissait mener telle une poupée de chiffon entre mes bras. Et alors que je la redressai, obligé de la garder contre mon épaule afin qu’elle ne retombe de côté, je sentis ses bras m’enlacer. Oh si faiblement, mais l’intention y était bel et bien. Je me figeai. Il ne fallait pas. Je ne devais pas céder à cela. Je l’y avais autorisé il est vrai, permis qu’elle eut un amant et ici même si elle le souhaitait, mais… mais pas moi !

D’ailleurs, où avais-je la tête, je la sentis aussitôt peser contre mon bras. Ce geste n’étant pas tout à fait volontaire ni mesuré. Enfin, je lui ôtai sa robe, lui laissant sa chemise et ses dessous, elle serait suffisamment à son aise ainsi et moi, convaincu que si je ne venais pas à me faire violence pour cesser et déguerpir d’ici, je ne deviendrai ni plus ni moins que le dernier des goujats.

Je m’éclipsai alors, une fois certain qu’elle fut sereinement endormie. Mais comme il me fut pénible et doux à la fois de l’entendre murmurer mon prénom dans son sommeil avant de quitter la chambre.